Préserver la montagne face à la fréquentation touristique

Préserver la montagne face à la fréquentation touristique

Menacé d'érosion, le Parc national des Calanques, situé au sud de la France, va limiter sa fréquentation journalière à 400 personnes. Dangereuse pour la biodiversité, la surfréquentation touristique influe sur l'équilibre biologique des écosystèmes en bord de mer, mais pas seulement. En France, des espaces naturels de haute montagne sont également concernés par ces pics de fréquentation.

"Il y a dix ou quinze ans, il y avait des périodes creuses dans l'année. Aujourd'hui, en Chartreuse, il n'y en a plus". Pour Suzanne Foret, conservatrice de la réserve naturelle nationale des Hauts de Chartreuse depuis 2011, l'évolution de la fréquentation du parc, qui se trouve dans les Alpes françaises, est bien réelle. Grâce à des éco-compteurs installés dans la réserve, la conservatrice a observé des pics de fréquentation considérables suite à l'épidémie de Covid-19.

"Le premier pic était flagrant. Sur certains points de passages, nous sommes passés de 1500 à 3000 passages en une journée", précise Suzanne Foret. Elle justifie cette fréquentation en dents de scie par les diverses périodes de déconfinement, suite auxquelles "les gens ont eu un énorme besoin d'espace et de liberté, ils étaient avides d'être à l'extérieur".

Crédit : Diverticimes
Parc naturel régional de Chartreuse - Crédit : Diverticimes

Mise en péril de la biodiversité

Conséquences de la surfréquentation de la réserve, des conflits d'usages entre les alpagistes et les touristes ont été constatés en 2020. "Les promeneurs posaient leurs tentes dans des lieux inadaptés, ils utilisaient les bassines d'eau des alpagistes consacrés à l'abreuvement des bêtes pour faire tremper leurs bières, ils laissaient des déchets et se baladaient avec des chiens, alors que c'est interdit... une vache a même avalé un t-shirt qui traînait", énumère Suzanne Foret, qui remarque l'apparition d'un nouveau public souvent très citadin, "qui ne connaît pas les codes de la montagne".

Le défi est de faire comprendre aux promeneurs qu'ils ne sont pas seuls

La Chartreuse et la chaîne de Belledonne étant à moins d'une heure de grandes agglomérations telles que Grenoble ou Chambéry, les espaces naturels sont contraints d'interdire certaines pratiques touristiques sur leurs territoires. C'est le cas de la station de Chamrousse, où la pratique du bivouac en été est strictement interdite depuis 2021 au niveau du lac Achard, situé à plus de 1 900 mètres d'altitude.

Planter une tente est dangereux pour la santé des sols car cela dégrade l'herbe des troupeaux, tout comme allumer des feux de camp, souvent couplé à l'installation du campement. "En 2020, nous avons constaté une démultiplication des foyers de feu. À haute altitude, la vitesse de reconstitution des sols est très lente. Pour dix centimètres de sol détruits, il lui faut entre 15 000 et 40 000 ans pour se reconstruire", souligne Suzanne Foret.

Face aux pics de fréquentations touristiques, le grand défi est aujourd'hui, d'après la conservatrice, de "partager l'espace entre les usagers et la nature, pour faire comprendre aux promeneurs qu'ils ne sont pas seuls". Selon elle, il est désormais "compliqué pour la faune de trouver des endroits calmes car la biodiversité a besoin de zones de tranquillité pour sa conservation à long terme".

Concilier biodiversité et fréquentation humaine

Lauren Mosdale est chargée de mission Espaces naturels sensibles (ENS) depuis août 2021 dans le massif du Vercors, également dans les Alpes françaises. Elle focalise son travail sur deux espaces : le site des Falaises du Moucherotte et le plateau des Ramées. Lauren Mosdale a observé, comme en Chartreuse, l'arrivée d'un public de "nouveaux montagnards". Mais en ce qui concerne la partie du Vercors située dans le nord du département de l'Isère, elle ne parle pas de surfréquentation mais de pics, qui surgissent à des temporalités différentes.

Crédit : Diverticimes
Un tétras lyre dans le Parc naturel régional de Chartreuse. - Crédit : Diverticimes

Dans les zones naturelles qu'elle supervise, certaines périodes sont particulièrement plus sensibles aux pics de fréquentation que d'autres : Lauren Mosdale donne l'exemple du mois d'avril, au cours duquel la flore effectue son cycle végétatif. C'est également durant cette phase que le tétra lyre, une espèce d'oiseau de montagne, sort de son hibernation et entre en période de reproduction.

"Un pic de fréquentation peut donc effaroucher les animaux, stresser les chiens de protection qui sont présents de juin à septembre, engendrer des conflits d'usages entre les acteurs d'un milieu...", cite Lauren Mosdale. Concilier préservation de la biodiversité et présence des êtres humains s'avère donc complexe et s'accentue avec l'émergence de nouvelles pratiques sportives.

L'habituée du Vercors donne l'exemple de la highline, une discipline qui vise à se déplacer en hauteur sur une sangle. En avril, des sportifs pratiquaient cette activité sur une falaise, proche du pic du Moucherotte : les funambules s'exerçaient au-dessus d'une ère de reproduction des faucons pèlerins, une espèce protégée.

Pour pallier ce type de perturbation, l'application Biodiv'sports, développée en partie par la Ligue de protection des oiseaux (LPO), permet de délimiter des zones de haute sensibilité environnementale pour informer les sportifs, notamment les parapentistes, et les orienter vers des lieux qui ne mettent pas en péril la biodiversité.

Coralie Barbier
Le Grand Veymont, point culminant du massif du Vercors. - Coralie Barbier

Des conséquences aux multiples facettes

Outre des impacts quantitatifs, la fréquentation touristique peut générer des effets "qualitatifs". Lauren Mosdale explique que certains habitants locaux confient voir leur sensation de quiétude évoluer dans le mauvais sens : "depuis le Covid-19 et les pics de fréquentation, certains locaux ressentent un amoindrissement de leur ressource bien-être, lié à leur capital naturel, une sorte de désappropriation de leur cadre de vie".

Des projets de conciliation entre la présence de l’homme et la préservation de la biodiversité sont déployés pour canaliser les pics de fréquentation. Sur les plateaux de la Molière et du Sornin, dans le Vercors, la fermeture de la route et l’organisation de trajets en navette ont permis par exemple de contrer l'abondance touristique en été. Lauren Mosdale évoque quelques solutions pour gérer les potentiels impacts des pics de fréquentation en montagne : "faire des visites guidées gratuites, créer des outils pédagogiques, organiser des sorties entre grimpeurs et botanistes".  

Mais la conservatrice de la réserve naturelle des Hauts de Chartreuse, Suzanne Foret, ajoute que même si tous les usagers étaient respectueux de l'environnement, cela poserait tout de même la question du nombre de personnes par espace protégé. Elle se questionne sur la capacité de charge que peut supporter un milieu avant qu'il ne se dégrade. "La nature est-elle capable d'absorber tout ceci ?", en conclue-t-elle.

Pour préserver la biodiversité des espaces naturels, certains parcs de France adoptent donc de nouvelles stratégies. Tout comme dans le parc des Calanques à Marseille, dont la fréquentation passera désormais de 2 500 personnes par jours à 400, la Corse prévoit la mise en place, à partir de cet été, de quotas sur les îles Lavezzi pour gérer les flux touristiques.

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