Pourquoi la sortie d'"Evangelion 3.0+1.0", dernier volet de la saga culte, est un événement

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Détail de l'affiche de
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Aussi attendu que redouté, Evangelion 3.0+1.0 Thrice Upon a Time clôt avec apothéose la célèbre saga de SF imaginée il y a 25 ans par Hideaki Anno. Ses fans qui l'attendent depuis neuf ans sont d'autant plus soulagés qu'ils ont longtemps cru que ce film ne sortirait jamais, ou qu'il serait abandonné en cours de route par son réalisateur, qui a entrepris depuis 2007 de revisiter son œuvre dans une tétralogie de films baptisée Rebuild of Evangelion.

Disponible depuis quelques jours sur Prime Video, ce dernier volet résolument optimiste, à rebours d'une licence saluée pour sa représentation de la dépression, a su satisfaire l’ensemble des fans. Cette unanimité est une première pour Hideaki Anno, réalisateur aux idées souvent radicales qui avait été menacé de mort après la diffusion des derniers épisodes de la série d’origine Neon Genesis Evangelion en 1996.

Marine Alexandre, autrice d'Evangelion - Le renouveau de l'animation japonaise (Pix'n Love), se dit très "étonnée" par cette unanimité. "Tout le monde est apaisé, parce que Hideaki Anno lui-même est apaisé. Il s'est libéré d'Evangelion. Ce film est le fruit d'une réflexion de près de dix ans", précise Fouzia Youssef-Holland, directrice artistique du doublage de la franchise.

"Que l'on aime ou pas cette nouvelle conclusion, un lien affectif fort s'est créé avec Evangelion, comme un compagnon de route que l'on quitte et qui nous manquera, même s'il a pu parfois nous agacer ou nous décevoir, d'où sans doute cette unanimité teintée d'un brin de nostalgie et de respect", renchérit Virginie Nebbia, autrice chez Third Editions d'un livre sur Nadia, le secret de l'eau bleue, autre œuvre phare de Hideaki Anno. "Le seul regret reste l'absence de sortie en salle pour le public francophone."https://www.youtube.com/embed/kfCqzZTJQSA?rel=0

Cette ferveur est à l'image d'une franchise - l'une des plus importantes de la culture populaire japonaise - créée en réaction aux angoisses des années 1990 (éclatement de la bulle spéculative, séisme de Kobe, attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo). Œuvre aux allures de récit mythologique, Evangelion raconte l'affrontement entre les "Anges", de mystérieuses créatures géantes, et les EVA, des robots humanoïdes pilotés par les adolescents Shinji et Rei.

"J'ai été 'soulagé' par cette fin"

Dans les heures suivant la mise en ligne d'Evangelion 3.0+1.01, des dizaines de milliers de fans ont inondé les réseaux sociaux de messages pour témoigner de leur émotion. Anthony Prezman, traducteur du manga Neon Genesis Evangelion (bientôt réédité chez Glénat), a ressenti "qu’une page de [sa] vie se tournait": "Je ne serais pas là où je suis aujourd’hui ni qui je suis si je n’avais pas connu et traduit Evangelion. J’aurais pu pleurer toutes les larmes de mon corps si je n’avais pas déjà été transfixé en 1996 par les épisodes 25 et 26 de la série TV."

"J’ai remarqué que les avis sur le film portaient moins sur ses qualités ou ses défauts que sur ce qu’il pouvait procurer comme émotion", analyse de son côté Julien Bouvard, maître de conférences en études japonaises à l'Université de Lyon. "Je suis d’ailleurs moi-même incapable d’exprimer un avis objectif, destiné à une personne qui se retrouverait devant le film par hasard. Pour ma part, j’ai été 'soulagé' par cette fin."

Même son de cloche pour les comédiens de doublage, qui ont ressenti une pression à la mesure de l'événement: "Je savais qu'il ne fallait pas se rater", indique Donald Reignoux, voix du héros Shinji et codirecteur artistique du doublage. "On a eu énormément de temps pour travailler, le double que d'habitude, ce qui est assez rare." Les sessions se sont déroulées non sans émotion: "Il s'est passé quelque chose. Il y a eu une sorte de plénitude", corrobore Fouzia Youssef-Holland.

"Ce sentiment de soulagement provient aussi du contenu de cette nouvelle fin, qui est à mon sens beaucoup moins cryptique et moins démoralisante que les premières conclusions des années 1990, qui étaient ancrées dans leur époque", commente encore Julien Bouvard. "Même si elle est peut-être moins radicale sur le plan formel que The End of Evangelion, cette nouvelle conclusion a l’avantage d’être beaucoup plus intelligible et plus consensuelle. Si la réflexion philosophique est toujours présente, elle s’exprime cette fois-ci de manière limpide et fait écho à d’autres discours comme celui du film Your Name."

"Une nouvelle façon de créer de l’animation"

Evangelion 3.0 + 1.0 est déjà considéré comme un classique instantané de l’animation japonaise. Sa réalisation "impeccable", "sublimée" par une bande originale signée Shiro Sagisu, a été saluée par les fans comme les spécialistes.

"Hideaki Anno vient d'inventer une nouvelle façon de créer de l’animation en se débarrassant presque entièrement des storyboards au profit de recherches d’angles dans un environnement réel", ajoute Marine Alexandre, qui note "un découpage et des angles de caméra d’un dynamisme et d’une beauté jamais vus".

"Ce que l’on retient le plus du film, c’est la patte d’Anno sur la réalisation: plans iconiques, cadrages originaux, détails mécaniques, etc.", abonde Julien Bouvard. "On y retrouve également des dessins griffonnés et même une scène qui laisse volontairement apparaître des dessins préparatoires, une façon de casser le quatrième mur, ce que le réalisateur fait aussi dans les dernières images en prise de vue réelle."

"D'un point de vue technique, on en prend plein les yeux, même si cela est parfois au détriment d'une certaine lisibilité et sous une direction artistique moins harmonieuse que les films précédents à mon avis", modère toutefois Virginie Nebbia.

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"Voir ces personnages adultes, heureux, quel bonheur!"

C'est surtout la première heure du film, située en milieu rural, loin du monde technologique habituel de la série, qui surprend les spécialistes. "On peut l’analyser comme un interlude entre plusieurs combats / catastrophes, mais elle agit à mon avis comme une leçon pour Shinji en lui montrant pour quoi et pour qui il se bat", indique Julien Bouvard.

"Cette partie permet à Shinji de se reconnecter avec l'humanité et de comprendre qu'il n'est pas le seul à souffrir", complète Virginie Nebbia. "Bien qu'il soit dit que cela n'a pas toujours été facile pour tous de s'entendre, ce passage redonne de l'espoir. Il permet également de sortir du microcosme formé par les personnages centraux et de constater que malgré les difficultés, les humains continuent de lutter pour leur survie."

Evangelion 3.0 + 1.0 met en scène un Shinji plus mature et empreint de sagesse. Un changement de personnalité reflété par Donald Reignoux dans son jeu: "C'était la première fois où je n'ai pas eu besoin d'alléger ma voix pour sonner comme un enfant. Je n'ai pas non plus pris ma voix normale, parce que ça aurait fait trop mûr pour le rôle, mais j'ai été plus moi-même."

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Shinji n'a plus rien du "pleurnicheur" ou du "couard", une image qui lui colle à la peau depuis deux décennies: "Le problème de Shinji, c’est sa difficulté à s’accepter/s'aimer tel qu’il est", explique Anthony Prezman. "Et c’est précisément ce cap que franchit Shinji dans ce dernier opus. Il quitte définitivement le blâme et la culpabilité pour embrasser la responsabilité et la sérénité. Il n’est plus l’enfant de 14 ans, l'éternel pilote d’Eva. Il devient enfin un homme."

"Récupérer les spectateurs laissés au bord de la route"

"Voir ces personnages adultes, heureux, quel bonheur!", s'enthousiasme Marine Alexandre. "Dans 3.0 + 1.0, on obtient la fin heureuse qu’on avait toujours souhaitée. Les moments où j’ai le plus pleuré sont clairement ceux où des personnages qui avaient des relations particulièrement malsaines, voire qui n’osaient même pas se toucher, se sont enlacés, se sont excusés, comme des adultes." Et Julien Bouvard d'ajouter:

"On pourrait expliquer ce changement de cap par l’évolution d’Anno qui voulait brusquer son public en 1997 et qui, plus de 20 ans plus tard, désire plutôt lui donner une lueur d’espoir."

Pour autant, Evangelion 3.0 + 1.0 n’apporte pas de conclusion "plus 'apaisée' que celle que proposait déjà la série TV", alertent les spécialistes. "Quand [Anno] a conclu la série avec les désormais célèbres épisodes 25 et 26, le message était déjà à l’apaisement. Mais il y a eu tellement de contraintes qu’Anno a dû précipiter son 'plan de complémentarité'", explique Anthony Prezman. "La fin que propose 3.0 + 1.0 délivre le même propos, mais cette fois-ci, Anno a eu le temps, les moyens et la liberté créatrice totale de mieux faire passer son message: il a pu décrire la complémentarité du cœur des autres personnages en dehors de Shinji, en particulier un qui était pour le moins inattendu…"

Et le traducteur de conclure: "Pour moi, tout le projet Rebuild of Evangelion est né avec cet objectif en tête: récupérer tous les spectateurs laissés au bord de la route, et leur faire toucher la complémentarité à côté de laquelle ils étaient passés, sans qu’il leur soit cette fois possible d’opposer une quelconque résistance ou d’invoquer de la frustration." Objectif réussi: les fans sont heureux - et ils n'ont pas fini d'analyser tous les détails et références cachés d'Evangelion: 3.0+1.0. Anno, de son côté, assure avoir définitivement tourné la page d'Evangelion, mais aussi de l'animation. Il se consacre à présent au cinéma live et prépare pour 2023 un reboot du manga culte Kamen Rider.

Article original publié sur BFMTV.com

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