Pourquoi la sandale peine-t-elle à s’imposer aux pieds des hommes ?

Le duo sandale-chaussette est perçu comme l’archétype du touriste allemand.
Image Source / Getty Images Le duo sandale-chaussette est perçu comme l’archétype du touriste allemand.

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MODE - Chaque été, la même rengaine. Les hommes n’osent pas dévoiler leurs pieds quitte à souffrir de la chaleur. Ces dernières années, la période estivale a pourtant été synonyme de fortes températures, de vagues de chaleur successives et de sécheresse. Mais vous n’avez sûrement remarqué que peu de différences au niveau des pieds des hommes entre l’été et l’hiver. À quoi cela est-il dû ? Pourquoi un si fort attachement à la chaussure fermée même lorsque le thermomètre dépasse une certaine température ? Nous avons demandé à plusieurs spécialistes de nous éclairer sur la question.

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L’héritage de la bourgeoisie capitaliste

Tout commence au XIXe siècle, lorsque les vestiaires masculin et féminin se différencient de façon très prononcée. Celui des hommes se formalise et adopte une mode pudique tandis que les femmes passent à des tenues moins contraignantes. « L’homme travaille pendant que la femme assure la représentation sociale », constate Frédéric Godart, professeur agrégé à l’INSEAD. « La bourgeoisie, qui devient la classe dominante au détriment de l’aristocratie, établit les canons de la beauté masculine », concède Alain Quemin, professeur de sociologie à l’Institut d’études européennes.

La bourgeoisie capitaliste « porte le costume noir, qui ne se salit pas, et la chemise blanche, qui montre que l’on est propre sur soi », analyse Stéphane Bonvin, ancien journaliste de mode dans un entretien au Temps.

Le vêtement devient structurel c’est-à-dire qu’il régit désormais les rapports entre les individus. Dans le monde du travail, on attend des hommes qu’ils portent le costume et des chaussures fermées. C’est un milieu où les normes qui pèsent sur le vêtement masculin sont traditionnellement strictes. C’est également un monde très concurrentiel où l’homme est sous pression. « Il doit correspond à une certaine norme, un certain comportement, ne pas trop sortir des conventions de son milieu professionnel. Et chaque tentative de se libérer peut-être punie », note Frédéric Godart. Dans le cadre professionnel, les hommes doivent cacher leur corps car ils sont « en représentation sociale professionnelle permanente. » Cette habitude vestimentaire masculine est invasive. Elle régit également la façon de se vêtir lors des loisirs durant lesquels les hommes préféreront porter, en majorité, des chaussures fermées.

Des représentations sociales fortes

La sandale est uniquement appréciée dans un contexte de décontraction. Elle n’est portée qu’en vacances, à la plage ou au bord de l’eau. « La sandalette est associée à la culture populaire dans l’imaginaire collectif, elle est synonyme de vacances au camping plutôt qu’à Cannes », analyse Alain Quemin. « La classe populaire et la classe moyenne ne situent pas en norme désirable leurs propres pratiques. Elles sont susceptibles de les adopter avec une forme de culpabilité », ajoute-t-il. Cette image populaire de la sandale agit comme un repoussoir sur les hommes qui sont moins enclins à la porter.

Seules les personnes branchées, vivant généralement en milieu urbain, osent franchir le pas. « Elles adorent récupérer les tendances qualifiées de ringardes et se les approprier, en les portant avec une marque distinctive. Cela leur permet de se différencier des personnes lambda et de se reconnaître entre eux », décrypte Aloïs Guinut, styliste personnelle. Elle constate chez les hommes âgés de plus 35 ans un réel blocage à porter des sandales. Les jeunes sont eux plus disposés à en porter car influencés par les réseaux sociaux, la mode et leurs stars préférées.

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La sandale est un vêtement très connoté qui véhicule de nombreux clichés. Elle n’est pas intégrée comme un élément classique du vestiaire masculin contrairement à chez les femmes où « le pied féminin est plus facilement dénudable même dans un contexte formel comme celui du travail », détaille Alain Quemin. Le pied est donc genré et, cette fois, ce sont les hommes qui en pâtissent. Ils n’ont pas le droit de le montrer. « C’est là tout le paradoxe, on a l’impression qu’il y a un tabou sur la femme qui est en réalité sur l’homme », observe Frédéric Godart.

Le repoussoir allemand

Parmi les clichés les plus répandus, celui du touriste allemand se situe en bonne position. Très ancré dans notre société, il influe sur la perception des Français sur la sandale, vue comme une mode allemande. Or, « l’Allemagne est le pays anti-mode par excellence », explique Alain Quemin. La France n’a d’estime que pour la mode italienne et anglaise. Birkenstock a souffert, en partie, de son héritage germanique malgré l’avantage d’être une marque leader. Elle a dû travailler le produit pour le rendre attractif et devenir une marque séduisante auprès du public. La sandale est également perçue comme un vêtement religieux et associé à la vieillesse « qui n’est pas la norme la plus valorisée dans notre société », ajoute-t-il.

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La styliste explique ce manque d’audace vestimentaire chez les hommes par le fait qu’ils « ne veulent pas trop sortir du rang et essayent de ne pas trop se faire remarquer. Alors qu’il y a des pays où le regard de la société sur les modes est plus laxiste et permet aux gens d’expérimenter plus car ils ont moins peur d’être jugés. » Cette peur du jugement et du regard des autres chez certains hommes les empêche de jouer un rôle de précurseur. Ils ont aussi une mauvaise perception d’eux-mêmes. Pour qu’ils commencent à porter des chaussures ouvertes, ils attendent de voir leurs amis ou leurs collègues faire de même. « Ils suivent la tendance à la traîne », admet Aloïs Guinut.

La charge esthétique des femmes

Les hommes ne portent pas de sandales car ils sont généralement gênés à l’idée de montrer leurs pieds en public, supposés plus odorants et plus moches. Évidemment, cela est faux. Les hommes n’ont pas été sensibilisés de la même manière que les femmes à l’entretien du corps et des pieds. La pédicure, notamment, est un adage quasi exclusivement féminin. « On parle de charge esthétique pour les femmes qui passent beaucoup plus de temps à s’entretenir physiquement, non seulement pour le regard des hommes mais aussi des autres femmes », explique Frédéric Godart. « L’homme n’est pas censé être attirant. La femme doit attirer les regards quand l’homme ne doit pas être dans la séduction mais sérieux », poursuit-il.

Paradoxalement, Aloïs Guinut juge le pied de l’homme mieux entretenu que celui de la femme concernant l’hydratation. Il passe toute l’année à l’abri du froid et des dangers extérieurs, il n’est donc pas soumis aux mêmes contraintes que le pied féminin. Il évite ainsi les petits défauts esthétiques. Le pied féminin profite également d’une attention particulière dont ne bénéficie pas le pied masculin : vernis, coupe des ongles régulière, gommage, pour ne citer qu’eux. « Si les hommes veulent montrer leurs pieds, ils doivent en prendre soin. Comme on entretient ses chaussures, il ne faut pas non plus que la sandale soit négligé c’est-à-dire plein de poussières ou peu présentable », concède la styliste.

Vers une libération des pieds ?

Les hommes parviendront-ils à porter des chaussures ouvertes en été et à s’affranchir des carcans qui pèsent sur leurs pieds ? Frédéric Godart reste optimiste. Pour lui on assiste à « une tendance de fond générationnelle pour une convergence des styles et des modes » qui s’opère du haut vers le bas vers le bas du corps. Depuis une dizaine d’années, des collections unisexes, non genrées, sont pensées au niveau du vêtement. Pour les chaussures, cela n’existe pas encore car « c’est un domaine où la différence femme-homme est encore très forte », poursuit-il. Selon lui, cette situation peut s’expliquer par la différence morphologique existante entre les femmes et les hommes. Les fabricants doivent s’adapter à la différence de taille mais au vu des moyens de production, cela ne devrait pas poser de problèmes.

Alain Quemin, quant à lui, ne croit pas à une évolution du port de la sandale chez les hommes dans les années à venir car « les représentations sociales qui y sont associées sont trop négatives (...) Il y a trop de barrières à franchir. » Il estime que la sandale ne peut s’imposer dans le vestiaire masculin que si elle devient une tendance mode passagère. Aloïs Guinut pense que la sandale ne devrait être assimilée qu’à l’été et à la chaleur et non pas aux vacances. Et vous ? Avez-vous franchi le pas ?

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