Pourquoi le retour au cinéma se présente déjà comme un casse-tête

B.P.
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Les salles de cinéma vont rouvrir leurs portes lundi - LOIC VENANCE - AFP
Les salles de cinéma vont rouvrir leurs portes lundi - LOIC VENANCE - AFP

La date est incertaine, mais le casse-tête garanti. Le cinéma prépare déjà l'après-confinement et ses retrouvailles compliquées avec le public, entre avalanche de films en attente de sortie et contraintes sanitaires.

Les 2.000 cinémas français, parc unique au monde, sont fermés depuis cinq mois. Mais cette semaine, lueur au fond du tunnel: l'allocution présidentielle de mercredi a laissé espérer une réouverture mi-mai "de certains lieux de culture".

Les salles obscures, où un strict protocole avait été mis en place après le premier confinement, en feront-elles partie ? Les exploitants l'espèrent, même si "on sait bien que la date dépendra de l'évolution sanitaire", souligne le délégué général de la Fédération des cinémas (FNCF), Marc-Olivier Sebbag.

Un retour en trois temps?

Les cinémas phosphorent déjà pour le jour-J, tablant sur une réouverture en "trois phases distanciées d'un mois chacune", avec des jauges à un tiers de fréquentation, deux tiers, puis un retour à la normale. Sans certitude sur la possibilité de programmer des séances du soir, si le couvre-feu perdure.

Dans l'immédiat, le 7e art s'inquiète aussi d'un énorme embouteillage de films, en jachère depuis la fermeture des salles, et qui voudront sortir dans les mois qui suivent la réouverture. Signe de cette fébrilité, beaucoup n'ont pas encore annoncé de date, quand d'autres en ont changé plusieurs fois.

Rien que côté grosses productions françaises, le premier volet de Kaamelott s'est calé le 21 juillet, le nouvel OSS 117, prêt depuis des mois, veut sortir le 4 août, Aline de Valérie Lemercier s'inspirant de la vie de Céline Dion table sur novembre, et Les Tuche 4 s'est réservé le 8 décembre, un an après sa date initiale... Au total, plus de 400 films trépignent, et chaque semaine, d'autres s'y ajoutent... "Plus tôt on rouvre, plus vite le problème sera réglé", presse Marc-Olivier Sebbag.

Un obstacle pour tous les films, des grosses productions aux indépendants

Car face à cette avalanche, tout le monde est perdant: les grosses productions, faute d'espace pour rentabiliser leurs investissements, comme les petits films art et essai, qui passeront inaperçus, décrypte Hélène Herschel, de la Fédération nationale des éditeurs de films (FNEF), plaidant pour s'attaquer aussi au piratage.

"La pression va être très forte à la réouverture", même si l'afflux de films attendu ne représente qu'une augmentation d'environ 20% par rapport au deuxième semestre 2019, la dernière année "normale" au cinéma, relativise-t-elle.

Pour abaisser un peu la pression, les autorités permettent exceptionnellement, depuis jeudi, aux films de sortir dans un premier temps sur petit écran ou sur plateforme, tout en conservant les aides reçues lors de leur production.

"Il serait préjudiciable à la fois pour le public et pour nos créateurs qu'en raison d'un trop grand nombre de films disponibles, les grosses productions notamment américaines privent d'exposition les oeuvres plus diversifiées. Il est fondamental que chaque oeuvre puisse rencontrer son public", a justifié le président du Centre national de la cinématographie (CNC), Dominique Boutonnat, en présentant cette entorse temporaire à la sacro-sainte chronologie des médias.

Casse limitée

Depuis le début de la crise sanitaire, peu de films ont fait une croix sur la salle. C'est le cas de Madame Claude, biopic de la "maquerelle de la République", sorti vendredi sur Netflix, ou du blockbuster Wonder Woman 1984, disponible en ligne...

Faudra-t-il aménager aussi les règles de la concurrence, qui interdisent aux distributeurs de se concerter sur les dates de sortie? Saisie, l'Autorité de la concurrence a indiqué à l'AFP examiner "en extrême urgence" une requête sur un possible calendrier concerté pour la reprise. Son avis, consultatif, est attendu début avril.

Réussir la réouverture est d'autant plus important que jusqu'ici, les aides massives et ciblées ont permis de limiter la casse: la production de films n'a reculé "que" de 20% en France en 2020. Mais les financeurs sont très frileux, et si cette dynamique se casse, les réalisateurs ne parviendront plus à lancer de nouveaux projets, redoute Hélène Herschel. Ironie du sort: au trop-plein à l'ouverture pourraient succéder des mois de disette, faute de nouveaux films bouclés.

Article original publié sur BFMTV.com