Pourquoi les profs partent ou le grand voyage en Absurdie

Il manque 4000 enseignants pour la rentrée scolaire 2022, selon le ministère de l’Éducation nationale (Image d’illustration).
NurPhoto / NurPhoto via Getty Images Il manque 4000 enseignants pour la rentrée scolaire 2022, selon le ministère de l’Éducation nationale (Image d’illustration).

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Il manque 4000 enseignants pour la rentrée scolaire 2022, selon le ministère de l’Éducation nationale (Image d’illustration).

ÉDUCATION - Plus de 4 000 postes non pourvus dans l’Éducation nationale pour septembre 2022, une rentrée qui s’annonce catastrophique et un mélange de publicité doucereuse pour le métier et de prof bashing sur les réseaux sociaux. Comment en est-on arrivé là et pourquoi personne ne veut-il prendre soin de nos chères têtes blondes ? Les réponses sont multiples entre la représentation du métier dans la société, le salaire indécent, les conditions matérielles désastreuses et une réelle maltraitance, oui, des jeunes recrutés.

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Pour en donner un petit exemple, et même si nous reconnaissons les limites de l’induction, prenons le cas de Célia, Emmanuel et Charles1, trois jeunes lauréats du CAPES de lettres classiques dans une académie des Hauts-de-France. Les profs de lettres classiques, ce sont des profs qui enseignent le français d’un côté (comme les profs de lettres modernes) mais aussi les langues et cultures de l’Antiquité, grecque et romaine. Vous m’avez suivie ? Car ce sera intéressant pour la suite. Ces langues et cultures de l’Antiquité, c’est l’une des disciplines rares encouragées et protégées par le ministère depuis le rapport public qu’il a demandé et obtenu fin 20142.

Enfin bref, quelle fête de voir leurs résultats ! 55 certifiés en tout en France, et ils en font partie. C’est un moment de bonheur. Pour eux, après des études difficiles dans le contexte sanitaire, car tout le monde ne passe pas ses confinements avec un grand jardin, trois chats mignons et une mère experte en gratin dauphinois comme la mienne ; après avoir préparé des épreuves de concours nouvelles, mal définies, aux contours interprétables. Pour leurs maîtresses de stages, qui se sont investies totalement, les ont mis en confiance, ont développé leurs expériences et leur motivation. Pour l’équipe pédagogique, après des années difficiles où il a fallu mettre en place un nième Master d’enseignement, visant à préparer le nième nouveau CAPES, avant même de connaître le calendrier et le contenu de ses épreuves ; après des mois où il a fallu rassurer les candidats tout en reconnaissant les incertitudes qui pesaient sur ce concours et son évaluation.

La preuve par 4 exemples

Alors voilà, Célia, Emmanuel et Charles, nos étudiants valeureux, ont toutes leurs attaches dans leur académie d’origine. C’est donc elle qu’ils ont naturellement demandée pour faire leur stage de titularisation, ainsi que les académies limitrophes ou proches, celles qui permettront au moins de faire parfois un aller-retour le week-end, entre préparations de cours et salaire qui ne permet pas de s’offrir le Falcon. Et puis bon, les Hauts-de-France, ça fait rarement rêver et c’est notoirement déficitaire, donc…

J’ai mis vingt-deux ans à comprendre ce qui faisait en grande partie un bon prof : un bon prof, c’est un prof en forme et heureux.

Et donc ? Les voilà au beau milieu de cette fête mutés dans les académies de Grenoble et Marseille. What the fuck, si vous me permettez l’expression ? Ils contactent les syndicats, l’équipe enseignante, on essaie de frapper à toutes les portes, recours, inspection, rectorat, rien à faire : c’est l’oracle du Ministère et on n’y peut rien, non, rien, d’ailleurs absolument personne n’a l’air de savoir comment ça marche et qui décide, d’autant que les syndicats ont été évincés des commissions d’affectation.

Bon, essayons de ne pas dramatiser et de remettre les choses à leur place : les académies de Grenoble et Marseille n’ont eu aucun certifié de lettres classiques, il y a donc des besoins là-bas. Oui, mais dans les Hauts-de-France ? Les établissements secondaires y sont aussi en grand déficit et sur les groupes d’entraide, la liste de postes non pourvus par des professeurs de lettres classiques s’allonge en réaction à ces aberrantes mutations. D’ailleurs, il y avait bien quatre postes de stagiaires dans l’académie, et quatre reçus sur place et demandant à y faire leur stage : une seule d’entre eux (non pas la mieux classée) a pu y rester. Faut-il chercher un équilibrage au plan national à tout prix, sur quelques postes en tout ? Vous me direz que les candidats le savaient, qu’ils pouvaient aller n’importe où, et que les voyages forment la jeunesse. C’est vrai. Mais peut-être pas une jeunesse qui sort d’années de grand isolement avec le covid et qui est matraquée de sujets d’incertitude et d’anxiété. Peut-être pas de jeunes collègues qui ont mis tout leur courage et leur énergie à sortir avec bonheur de cette situation et qui pourraient vouloir souffler – leur jeunesse n’est pas la mienne. J’ai mis vingt-deux ans à comprendre ce qui faisait en grande partie un bon prof : un bon prof, c’est un prof en forme et heureux.

Vous voulez des profs ? Traitez-les d’abord avec un peu de rationalité.

La méthode est brutale pour le moins, mais elle peut encore sans doute se justifier sur la base de calculs de déficit. Mais on ne s’arrête pas là : Célia téléphone dans l’établissement où elle doit faire son stage et est chaleureusement accueillie. Mais, surprise pour elle comme pour le chef d’établissement : son poste est un poste de lettres modernes et non classiques. Cela voudra dire que son stage ne sera même pas valable puisqu’elle ne va pas enseigner sa discipline. Et puis vaut-il la peine de partir à l’autre bout de la France pour être stagiaire sur un poste qui ne correspond pas à son profil ni son métier ?

Voilà un petit exemple qui semble faire écho à ce qui se passe au niveau national. Les lettres classiques, si bien protégées, sont loin d’être l’unique discipline concernée, puisque ces échos viennent de toutes parts en cet été où, une fois les affectations tombées tardivement, tout le monde est en vacances. La presse s’en fait le relais, et même la médiatrice de l’Éducation nationale3.

Combien de démissions et d’arrêts faut-il attendre à la rentrée ?

Je ne suis pas complotiste, je déteste les complotistes et d’ailleurs j’ai eu toutes mes doses de vaccin et je porte le masque dans le train et le métro. Mais quelque chose d’aussi irrationnel, comment faut-il le comprendre ? On en vient à se poser sérieusement la question, à un moment, de mesures de rétorsion, d’une stratégie pour décourager ces belles vocations et généraliser les contractuels, ces CDD bien plus économiques. Ou bien faut-il suivre Michel Rocard et « toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot » ?

« Ça a toujours été comme ça », nous dit-on. Et alors ? Est-ce justifiable encore aujourd’hui, avec un si petit nombre de collègues à placer et à un moment où il est essentiel de les attacher à leur métier ?

J’attends encore des nouvelles de Célia, Emmanuel et Charles. Vous voulez des profs ? Traitez-les d’abord avec un peu de rationalité.

1 - Les prénoms et genres ont été modifiés et le texte a été publié avec leurs accords

2 - https://www.vie-publique.fr/rapport/34750-disciplines-rares

3 - https://www.nouvelobs.com/education/20220725.OBS61333/il-faut-ameliorer-l-affectation-des-enseignants-estime-la-mediatrice-de-l-education.html

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