Pourquoi le prix Nobel de médecine n'a récompensé qu'un vaccin en 119 ans

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Le prix Nobel de médecine 2021 va être décerné ce lundi 4 octobre. (Photo: POOL New via Reuters)
Le prix Nobel de médecine 2021 va être décerné ce lundi 4 octobre. (Photo: POOL New via Reuters)

SCIENCE - Depuis près de deux ans, la science est au centre du monde. Comment, dans une telle période de pandémie, imaginer que le prix Nobel de médecine soit totalement déconnecté du Covid-19? En 2020, alors que les scientifiques alertaient sur le risque d’une nouvelle vague hivernale, le comité Nobel avait récompensé Harvey J. Alter, Michael Houghton et Charles M. Rice pour la découverte du virus de l’hépatite C.

Ce lundi 4 octobre, c’est le prix Nobel de médecine 2021 qui doit être décerné. Évidemment, un prix pour les vaccins à ARN, véritable révolution qui a permis de vacciner des centaines de millions de personnes à vitesse grand V avec une efficacité redoutable, est dans tous les esprits.

Mais ce serait presque une exception qu’un prix Nobel de médecine récompense la mise au point d’un vaccin. En réalité, un seul chercheur inventeur d’un vaccin a reçu la récompense suprême: le scientifique sud-africain Max Theiler, en 1951. Son histoire permet de comprendre qui, parmi les nombreux scientifiques ayant permis aux vaccins à ARN d’exister, aurait le plus de chance d’être récompensé.

Fièvre jaune et virus atténué

Les décisions du comité Nobel ne sont pas divulguées au public lors de l’annonce des nommés, mais les dossiers sont déclassifiés 50 ans plus tard. Ce qui a permis en 2007 à Erling Norrby, un professeur d’histoire des sciences, de raconter en détail comment Max Theiler a été récompensé du “seul prix Nobel pour un vaccin”.

Pour résumer succinctement une vie de découvertes: Max Theiler a travaillé pendant des décennies sur la fièvre jaune. Au début du XXe siècle, les chercheurs comprennent enfin que la maladie provient d’un virus qui se transmet majoritairement par un moustique.

En travaillant sur ce virus, Max Theiler cherche un moyen de fabriquer un vaccin. Pour cela, il a l’idée de tenter de l’atténuer, ce qu’il réussira à faire lors d’une de ses multiples expériences, en faisant passer une souche bien spécifique du virus de la fièvre jaune une centaine de fois dans des cultures d’embryons de poulet.

Ce variant bien particulier, appelé 17D, est inoffensif et très stable. La porte à un vaccin à base de virus atténué est ouverte. Aujourd’hui encore, le vaccin est toujours fabriqué avec la même méthode, rapporte Erling Norrby.

Un vaccin n’est pas une découverte

Mais cette belle histoire est l’exception qui confirme la règle. Prenons par exemple l’un des vaccins les plus connus, celui contre la polio. Plusieurs versions ont été développées dans les années 50 par des chercheurs qui n’ont jamais reçu de prix Nobel. Ils ont pourtant bien été proposés, raconte un article de 2007, ici aussi rédigé par Erling Norrby.

Mais quand le comité Nobel s’est penché sur ces travaux en 1956, notamment ceux de Jonas Salk, le biologiste à l’origine du premier vaccin contre la polio, il a été conclu que “Salk n’a pas introduit quelque chose de nouveau, mais a simplement exploité les découvertes réalisées par d’autres”.

En effet, il est précisé dans le statut des Nobel que le prix de médecine ne peut être attribué qu’à une “découverte”. Ainsi, deux ans plus tôt, en 1954, trois chercheurs ont été récompensés pour avoir découvert qu’il était possible de cultiver en laboratoire le virus de la polio. C’est cette découverte qui a permis de mettre au point un vaccin.

Mais alors pourquoi Max Theiler a-t-il été nommé? Lors du discours de remise du prix en 1951, le président du comité Nobel disait d’ailleurs qu’il “n’y a rien de fondamentalement nouveau dans la découverte du docteur Theiler”. Pour autant, la création de virus atténués efficaces pour un vaccin se comptait sur les doigts d’une main. C’est ce qui a motivé le comité: “La découverte du docteur Theiler donne un nouvel espoir que nous parviendrons de cette manière à maîtriser d’autres maladies virales”.

La découverte n’est pas le vaccin mais l’ARN messager synthétique

Impossible de savoir en avance ce que décidera le comité Nobel pour le prix de médecine 2021 (ou pour celui de chimie). Mais avec ce concept de “découverte”, il ne serait pas illogique que ce ne soit pas la création des chercheurs de Moderna et BioNtech d’un vaccin à ARN qui soit récompensée, mais plutôt la découverte de l’ARN messager comme arme vaccinale.

L’ARN messager en tant que tel a déjà son prix Nobel, français, attribué en 1965 à François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod de l’Institut Pasteur. Mais entre temps, une découverte fondamentale a été réalisée. Pour comprendre, il faut rappeler que l’ARN messager transmet l’information présente dans notre génome, au coeur du noyau des cellules, aux usines qui synthétisent les protéines, les ribosomes, à l’extérieur du noyau.

Théoriquement, en créant un ARN messager, on peut faire fabriquer ce que l’on veut au corps humain. Alors que ces ARN synthétiques étaient rejetés par notre système immunitaire, ce sont deux chercheurs, Katalin Karikó et Drew Weissman, qui ont trouvé en 2005 le moyen de modifier subtilement l’ARN messager pour en faire un hybride capable de feinter le corps humain et de faire tourner nos usines à protéines, comme le raconte Statnews. C’est cette découverte qui a permis la création de ces vaccins qui font fabriquer au corps des petits bouts inoffensifs de coronavirus qui ont la charge d’entraîner notre système immunitaire.

Malgré tout, il faut noter que BioNtech pourrait tout de même décrocher un Nobel: Katalin Karikó est vice-présidente de l’entreprise depuis 2013.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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