Pourquoi la population française est-elle si hostile vis-à-vis des vaccins?

Clarisse Martin
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Une volontaire reçoit le vaccin contre le ovid-19 développé par l'entreprise chinoise Sinovac Biotech, le 21 juillet 2020 à Sao Paulo, au Brési - Handout © 2019 AFP
Une volontaire reçoit le vaccin contre le ovid-19 développé par l'entreprise chinoise Sinovac Biotech, le 21 juillet 2020 à Sao Paulo, au Brési - Handout © 2019 AFP

Alors que le monde entier fait face à une deuxième vague de la pandémie de coronavirus, si bien que de nombreux pays parmi lesquels la France ont décrété un nouveau confinement de la population, la course effrénée pour la mise au point d'un vaccin bat son plein.

Le 3 novembre dernier, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) recensait l'existence de 47 "candidats-vaccins", dont 10 se trouvent en troisième et dernière phase des essais cliniques. C'est notamment le cas de celui de l'alliance germano-américaine Pfizer-BioNTech, qui a annoncé lundi qu'ils avaient constaté l'efficacité à 90% de leur vaccin en développement, selon des résultats préliminaires. Une prouesse scientifique, seulement dix mois après le séquençage du coronavirus, souligne l'Agence France-Presse (AFP).

Mardi, l'Union européenne a annoncé qu'elle s'apprêtait à signer pour 300 millions de doses du vaccin en question.

Si un vaccin pourrait donc arriver sur le marché d'ici quelques mois, l'adhésion pleine et entière de la population à cette vaccination semble sujette à caution. Jeudi, une enquête réalisée par l'institut Ipsos auprès de plus de 18.000 personnes de 15 pays différents montrait que la France était l'un des pays les plus hostiles à cette vaccination, avec 46% des personnes interrogées qui refuseraient de se faire vacciner, contre 41% en août dernier. Une tendance qui s'inscrit dans une mouvance observée à l'échelle mondiale, mais semble-t-il particulièrement vigoureuse dans l'Hexagone.

Une question très politique

D'aucuns pourraient croire que le lourd tribut payé par la France, avec désormais plus de 40.000 morts dues au Covid-19 depuis le début de l'épidémie, aurait pu engendrer un taux d'adhésion plus fort. Pour l'historien Laurent-Henri Vignaud, auteur d'Antivax: la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, avec Françoise Salvadori (Ed. Vendémiaire, 2019), il est nécessaire de décorréler l'ampleur de la crise sanitaire du taux d'adhésion à la vaccination.

"Les Français, quand on leur pose la question de la sûreté des vaccins, ils répondent à une autre question, qui est celle de la confiance qu'ils portent d'une part dans le gouvernement et d'autre part dans l'industrie pharmaceutique et le système de production industrielle des vaccins", juge le maître de conférence en histoire moderne à l'université de Bourgogne. "Deux domaines dans lesquels ils sont naturellement sceptiques", souligne-t-il.

Selon le spécialiste, les raisons d'une telle défiance sont donc essentiellement politiques. Il s'appuie notamment sur le fait que la France est l'un des pays où le gouvernement affichait l'un des taux de confiance les plus bas durant la crise sanitaire. "C'est hybride, les craintes d'effets secondaires, à la limite on peut presque les comprendre. (...) De fait, je pense que le 46%, qui est un chiffre considérable, doit être interprété essentiellement comme politique, c'est une mesure de confiance", insiste-t-il.

Méfiance et vaccino-scepticisme

Alors que certaines voix s'élèvent pour réclamer que le futur vaccin soit rendu obligatoire, Laurent-Henri Vignaud distingue la situation actuelle de celle des "antivax" qui préexistaient à la crise sanitaire.

"On n'est pas dans une situation de vaccino-scepticisme ou d'hésitation vaccinale comme on l'est face au vaccin du BCG ou la rougeole, c'est-à-dire des vaccins qui sont installés dont on sait qu'ils sont efficaces et peu dangereux parce que ça fait des décennies qu'on les utilise", juge le chercheur qui s'appuie notamment sur la rapidité inédite de la recherche vaccinale contre le SARS-COV-2

Il souligne par ailleurs, dans le cas du candidat-vaccin de Pfizer, que l'utilisation de l'ARN Messager, une technologie très prometteuse, est nouvelle. "On n'a jamais utilisé de vaccin à grande échelle sur l'Homme à partir de cette nouvelle technologie", étaye-t-il.

Terreau fertile pour le complotisme

Les Français, particulièrement méfiants à l'égard des vaccins depuis plusieurs années, seraient-ils influencés par des théories du complot? Laurent-Henri Vignaud met en garde contre des raccourcis trompeurs.

"Le complotisme est très présent dans le discours 'antivax'. Mais j'aurai toujours du mal à faire la conjonction entre un discours militant extrêmement restreint et 46% de l'opinion française. (...) Entre le simple doute affirmé - parce que le fait de douter c'est normal - et l'antivax, il y a une marge considérable", souligne l'historien.

"Il y a une différence de nature et de degré, tout le monde n'est pas 'antivax' au même niveau. Entre la théorie du complot total et le simple doute, il y a un gouffre", nuance-t-il.

Cependant, le fait que la volonté de se vacciner ait chuté de 5% depuis le mois d'août pourrait aussi être lié à une conjoncture particulière. Avec la crise sanitaire, "dans le contexte actuel, les théories du complot circulent mieux": "La majorité des gens vont accepter l'idée que pour l'instant on ne sait pas d'où vient le virus. Pour certaines personnes, cette incertitude est insupportable, ils préfèrent dire que ça vient d'un complot", illustre Laurent-Henri Vignaud.

Une réticence ancienne

Cette réticence française n'est pas nouvelle: en 2016 déjà, une étude publiée par EBioMedicine et notamment relayée par L'Express pointait que 41% des Français estimaient que les vaccins n'étaient pas fiables. Pour Laurent-Henri Vignaud, "ce vaccino-scepticisme" s'est accentuée à partir de 2009 et la crise de la grippe H1N1. "C'est la fameuse affaire des vaccins achetés par Roselyne Bachelot, qui se sont finalement révélés inutiles", résume le chercheur, qui estime que la question vaccinale est à partir de là véritablement rentrée dans le débat public.

"Ce n'est pas une spécificité française", note toutefois Laurent-Henri Vignaud, citant la crise de confiance constatée au Royaume-Uni avec l'affaire Andrew Wakefield, du nom d'un chirurgien qui prétendait dans les années 1990 qu'un lien existait entre un vaccin contre la rougeole et l'autisme (un lien fermement démenti par plusieurs études). "Mais la confiance est remontée ensuite", contrairement à la France, note l'historien.

Une "opinion de riches"?

Mais Laurent-Henri Vignaud analyse également cette défiance d'un point de vue économique: "C'est une opinion de riches, et de gens qui en ont fini avec la maladie", juge-t-il, en s'appuyant sur le fait qu'on constate "une vraie dichotomie entre les pays développés et pays émergents. Quand on voit les taux de confiance dans les pays africains, d'Amérique du Sud, ça n'a rien à voir avec ce qui se passe dans le monde occidental, mais qui inclut aussi la Russie, où les taux de méfiance sont nettement plus élevés".

Plus marginalement, Laurent-Henri Vignaud note aussi une anti-vaccination aux racines religieuses, où "le vaccin est perçu comme un geste ou un acte médical contre-nature".

S'il semble indéniable que cette opinion aux origines anciennes a progressé au sein de la société française, l'historien ne s'aventure pas à dresser un "profil-type" des personnes manifestant une défiance vis-à-vis des vaccins. Tout juste indique-t-il qu'il s'agit d'"une opinion qu'on trouve plutôt dans les classes moyennes, éduquées".

Article original publié sur BFMTV.com