Pourquoi planter des arbres n'aide pas forcément à lutter contre le changement climatique

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Les projets de reforestation se sont multipliés ces dernières années tout autour du monde. (Photo : Emanuele Cremaschi/Getty Images) (Getty Images)

Fondées sur une évidence (les arbres captent le CO2 pour croître), les initiatives de reforestation de plus en plus massives fleurissent, comme autant de moyens de limiter le réchauffement de la planète. Mais l'équation est en réalité plus complexe...

La solution semblait pourtant toute trouvée. Depuis que le changement climatique actuellement en cours a été identifié, le rôle néfaste des gaz à effet de serre, émis notamment par l'activité humaine et qui contribuent mécaniquement à réchauffer l'atmosphère, est au cœur de débats. En particulier celui du plus célèbre et abondant d'entre eux, le dioxyde de carbone (CO2).

Alors que l'objectif communément admis est désormais de réduire la part de ce type de gaz présente dans l'air, tout moyen de capter et de capturer le CO2 paraît bon à prendre. Et quel moyen plus naturel que les arbres, qui utilisent massivement ce gaz dans leur processus de croissance, faisant d'eux des puits de carbone notoires ?

Une évidence remise en question par la science

Le raisonnement est donc devenu évident : en plantant un arbre, on contribue à lutter contre le réchauffement climatique. Un postulat simple saisi à bras-le-corps par de nombreuses acteurs économiques et politiques qui se sont engagés dans des projets de reboisement, pour compenser une partie de leurs émissions de gaz à effet de serre ou tout simplement pour agir en faveur de l'environnement. En 2019, l'Union Européenne avait par exemple annoncé son intention de planter 3 milliards d'arbres d'ici à 2024.

Comme l'a éloquemment montré le magazine scientifique français Epsiloon dans son numéro d'août, la réalité est cependant plus complexe que l'équation linéaire "un arbre planté = moins de CO2 dans l'atmosphère". Plusieurs études scientifiques sur les initiatives de reforestation lancées au cours de dernières années montrent en effet que l'impact global de ces dernières sur le changement climatique est plus contrasté qu'attendu.

Les forêts, puits de carbone en danger

Le premier accroc survient lorsqu'on s'intéresse de près au potentiel de puits de carbone représenté par les forêts et à la façon dont les effets du réchauffement climatique limitent déjà ce potentiel. Les gigantesques feux de forêt qui se sont multipliés ces dernières années tout autour du globe ont en effet relâché des quantités considérables de CO2, à tel point, indique Epsiloon, que la balance carbone de ces immenses étendues boisées est parfois devenue déficitaire, par exemple dans l'ouest de l'Amérique du Nord et en Sibérie.

"Les risques liés au climat ne sont pas bien pris en compte dans les initiatives de reforestation, alors que ça devrait être une priorité, juge ainsi William Anderegg, biologiste à l'Université d'Utah, cité par le mensuel. Il est possible que les impacts climatiques diminuent radicalement la capacité de puits de carbone des forêts mondiales, les modèles ne s'accordent pas encore sur ce sujet." Si les arbres plantés pour refroidir l'atmosphère finissent par partir en fumée, on risque donc d'obtenir l'inverse de l'effet escompté.

Des initiatives parfois contre-productives

D'autres facteurs peuvent rendre contre-productives les opérations de reforestation. Epsiloon évoque ainsi le problème posé par les "conifères de couleur sombre" qui "absorbent plus de rayonnement solaire que le sol alentour plus clair" et dont la plantation peut provoquer un réchauffement local ! "Ce phénomène est très marqué dans les régions arides et semi-arides, dont les sols renvoient beaucoup de lumière, mais il agit partout et devrait être sérieusement évalué. Or ce n'est pas du tout pris en compte dans les initiatives de reforestation", regrette Christopher Williams, de l'Université de Clark, co-auteur d'une étude sur le sujet.

Le problème du choix des zones à reboiser se pose donc avec acuité, or, dans de nombreux cas, les initiatives de reforestation se développent pour elles-mêmes, au mépris des conséquences à venir pour les terres sur lesquelles les arbres sont plantés. Une étude britannique mentionnée par le dossier d'Epsiloon montre ainsi que des plantations massives de bouleaux réalisées dans la lande écossaise ont eu pour effet de déstabiliser la flore microbienne présente dans ces sols, libérant au bout du compte des émissions de carbone supérieures au gain apporté par les arbres.

Quand la reforestation pousse à couper des arbres

Paradoxalement, le reboisement peut donc se faire au détriment des écosystèmes déjà existants qu'il est censé revivifier, lorsqu'il se résume par exemple à imposer une monoculture de pins ou d'eucalyptus sur des sols inadaptés. "De nombreux écosystèmes se portent mieux sans arbre, tranche dans les colonnes d'Epsiloon Diana Davis, de l'université de Californie. Toutes ces cartes de potentiel de reforestation et ces grandes initiatives à 1000 milliards d'arbres reposent sur une mauvaise compréhension de l'écologie."

À tel point que ces actions de reforestation peuvent parfois basculer dans le non-sens total, en nécessitant une déforestation collatérale ! "Imposer des plantations pourrait déplacer des agriculteurs et les amener à défricher des parties de forêts natives, explique Eric Lambin, géographe à Stanford, toujours cité par le magazine scientifique. Nos dernières études ont aussi montré des dérives dans les systèmes de subventions accordées pour le reboisement, qui conduisent parfois à raser la forêt naturelle pour planter."

Vers un modèle plus équilibré de restauration des écosystèmes ?

Face à tous ces écueils, une approche plus pondérée de la question semble indispensable. "Il faut arrêter de considérer les arbres comme une solution universelle au problème vaste et complexe du changement climatique... même si planter des arbres fait du bien au moral", plaide Caroline Lehmann, chercheuse à l'Université d'Edimbourg, en conclusion du dossier d'Epsiloon. Comme le signale le magazine scientifique, "d'autres puits de carbone trop souvent négligés" pourraient ainsi être développés, à l'image des mangroves, des prairies ou encore des tourbières, qui peuvent stocker des quantités considérables de CO2.

En prenant davantage en compte ces alternatives, mais aussi en poursuivant les initiatives de reforestation savamment étudiées, un impact positif sur le changement climatique est atteignable. En vue des réunions sur le sujet qui se tiendront à la COP26, une équipe de l'Université d'Oxford a d'ailleurs planché sur un modèle plus équilibré de préservation et de restauration des écosystèmes et des sols, qui pourrait déboucher selon Epsiloon sur "une réduction de 0,3°C de la température mondiale d'ici à 2085, dans le scénario d'un réchauffement à 2°C".

VIDÉO - Greta Thunberg pessimiste quant à la réussite de la COP26

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