Pourquoi l'OMS rechigne à parler de pandémie de coronavirus (et ce que ce mot implique)

La hausse du nombre de cas du nouveau coronavirus en Chine semble freiner, mais des foyers se développent à l'international. Mais l'OMS ne veut pas utiliser le mot pandémie. (Photo: Reuters)

SANTÉ - Est-on en train de vivre un changement majeur dans l’épidémie du nouveau coronavirus, Sars-Cov 2? C’est la question que se posent depuis quelques jours de nombreux chercheurs dans le monde entier, suite aux récents développements à l’international, alors que le nombre de cas en Chine n’explose plus.

Le mot qui est sur toutes les bouches est pandémie, soit une ”épidémie étendue à toute la population d’un continent, voire au monde entier”, selon le Larousse. Ces derniers jours, plusieurs indicateurs semblent indiquer que le coronavirus est sur le point d’entrer dans une nouvelle phase:

  1. La hausse très nette du nombre de cas en Corée du Sud
  2. L’émergence d’un foyer en Italie sans possibilité de localiser sa source (le “patient zéro”)
  3. Les nombreux (12 au dernier décompte) morts en Iran, qui semblent indiquer que beaucoup de patients atteints de covid-19 dans le pays ne sont pas diagnostiqués

Si elle a plutôt rechigné à le faire, même l’OMS évoque désormais le terme: le monde doit se préparer à une ”éventuelle pandémie”, a estimé l’organisation ce lundi 24 février, en jugeant “très préoccupante (...) l’augmentation soudaine” de nouveaux cas en Italie, en Corée du sud et en Iran.

Mais elle précise qu’elle ne veut pas encore utiliser ce terme. “Pour l’instant, nous n’assistons pas à la propagation mondiale non confinée de ce virus, et nous n’assistons pas à des cas sévères ou des morts à grande échelle”, a précisé l’organisation.

“On peut dire qu’on est très proches d’une pandémie”, affirme de son côté au HuffPost Simon Cauchemez, chercheur à l’institut Pasteur, responsable de l’unité de modélisation mathématique des maladies infectieuses. “Cela fait quelque temps que l’on pense que c’est le scénario le plus probable et les récents événements ne font que confirmer cela”.

Ce graphique de la journaliste Helen Branswell, montrant l’évolution du nombre de cas à l’international, évoque bien une progression exponentielle de l’épidémie (en rouge, le nombre de patients en mettant de côté les passagers du paquebot Diamond Princess). 

Un mot qui fait peur et une définition caduque

Interrogé par Reuters, le porte-parole de l’OMS, Tarik Jasarevic, expliquait un peu plus tôt qu’il “n’y a pas de catégorie officielle” pour une pandémie. “L’OMS n’utilise plus l’ancien système de catégorisation avec lequel certaines personnes étaient familières depuis 2009. D’après le règlement sanitaire international, l’OMS a déclaré une urgence de santé publique de portée internationale”.

Pourtant, l’OMS parle bien de “gestion du risque de pandémie de grippe” dans des documents récents. Joint par Le HuffPost, l’organisation clarifie tout cela. Certes, le terme peut être utilisé dans des déclarations quotidiennes comme ce fut le cas ce lundi 24 février. Par contre, le classement du coronavirus en tant que “pandémie” ne semble plus à l’ordre du jour. “Le système de classement par stades a été arrêté pour éviter les confusions”, précise l’organisation.

La dernière grande maladie émergente à avoir été catégorisée “pandémie” est la grippe H1N1 en 2009, qui s’était révélée moins grave que prévu. Depuis, la dénomination a changé. En clair, le stade maximal de l’OMS a déjà été atteint le 30 janvier: l’urgence de santé publique de portée internationale (PHEIC).

Mais si l’OMS n’a pas voulu parler de “pandémie” dans un premier temps, le fait est qu’une situation de pandémie implique des réponses différentes de la part des États et organisations de santé publique.

La fin de l’endiguement ?

Aux premiers jours de l’épidémie de covid-19, la Chine a mis en place des mesures de quarantaine drastique. En parallèle, les États du monde entier ont procédé à des vérifications poussées des personnes ayant voyagé en Chine. “Au début, l’idée est de tenter de stopper à la source la propagation du virus émergent, mais cela peut être dur à faire, car cela dépend de la transmissibilité et de la sévérité du virus”, explique Simon Cauchemez.

Ainsi, lors de l’épidémie de Sras, un autre coronavirus apparu en 2003 en Chine, cette technique a fonctionné car c’était un virus au taux de mortalité très élevé (10%) et où la plupart des patients avaient des symptômes sévères.

“Aujourd’hui, c’est l’inverse, de nombreux cas nous échappent et il est difficile de stopper les chaînes de transmission”, précise le chercheur. Vittoria Colizza, directrice de recherche à l’Inserm qui a modélisé le risque de propagation international de Sars-Cov2, a rappelé sur Twitter lundi 24 février “qu’en moyenne, 6 cas importés sur 10 n’ont peut-être pas été détectés”.

Et si le scénario d’une pandémie se précise dans le futur, il sera de moins en moins possible de contrôler les sources de contamination, étant donné qu’elles seront multiples. “Dans une pandémie, on sait qu’on ne pourra pas arrêter l’épidémie, mais on essaye de diminuer au maximum l’impact sur nos sociétés”, détaille Simon Cauchemez.

Des mesures à bien soupeser

Pour savoir quelles mesures fonctionnent, les chercheurs ont beaucoup étudié la grippe espagnole de 1918, véritable catastrophe qui tua au moins 50 millions de personnes (dans un contexte bien particulier de guerre mondiale). “On peut imaginer des fermetures d’écoles, des restrictions sur les regroupements et réunions, tout un tas de mesures non pharmaceutiques”, explique-t-il.

Marc Lipstich, épidémiologiste à Harvard, rappelle également sur Twitter que plusieurs études ont montré que les villes ayant contrôlé la tenue de rassemblements publics et fermé les églises, théâtres et écoles ont eu des épidémies plus faibles.

Mais il faut bien peser l’intérêt de ces mesures. Le poids économique, bien sûr, mais pas uniquement. “Si on ferme des écoles, les médecins doivent garder leurs enfants, ce qui peut poser problème”, schématise Simon Cauchemez.

Et l’utilité même d’une fermeture d’école reste à prouver. On sait que le coronavirus fait extrêmement peu de victimes parmi les enfants. Il ne serait donc pas judicieux de fermer l’école. Sauf si, au contraire, les enfants sont touchés par Sars-Cov2, mais sont asymptomatiques. Auquel cas, ils propageraient la maladie tout en étant invisibles aux services de santé.

Dans une interview publiée sur son blog par le virologue Ian Mackay, les spécialistes de la gestion des risques pandémiques Jody Lanard et Peter Sandman estiment qu’en cas de pandémie, ces conseils devraient quoi qu’il arrive être proférés par les autorités de santé: s’interroger sur comment prendre soin d’un membre de la famille touché sans être infecté soi-même, imaginer des situations d’absence au travail, éviter de toucher son visage et les boutons d’ascenseur ou encore remplacer les poignées de main par la “poignée de main Ebola” (se toucher les coudes pour se dire bonjour).

Retarder pour mieux gérer

“Il ne faut pas être catastrophiste, mais on a raison de s’inquiéter, il faut être vigilant”, estime Simon Cauchemez. Car il y a encore beaucoup d’inconnues sur ce nouveau coronavirus, y compris son taux de mortalité, qui varie énormément. Il est clairement moindre que pour le Sras, mais pourrait atteindre celui de la grippe de 1918 (entre 1 et 3%) ou être beaucoup plus faible.

“Tous ces scénarios sont plausibles”, avertit le chercheur. “Même si le taux de mortalité se révèle nettement inférieur à 1918, il faut prendre covid-19 au sérieux car quand beaucoup de personnes sont infectées, on se retrouve avec un impact qui peut devenir important, pas juste en termes de morts, mais aussi avec la saturation des systèmes de santé”.

Et justement, toutes ces mesures non pharmaceutiques ne vont pas stopper l’épidémie, mais vont réduire son importance, ou en tout cas réduire le pic épidémique. Comme le rappelle Marc Lipsitch, des modèles mathématiques estiment que cela permet de créer des épidémies plus longues, ce qui peut diminuer le nombre global d’infectés, réduire la charge sur les systèmes de santé et donner plus de temps à la médecine pour mettre au point des traitements ou vaccins efficaces.

Et c’est justement le dernier point: pour stopper une pandémie, des traitements antiviraux ou la mise au point d’un vaccin sont évidemment des solutions importantes, mais qui ne peuvent être utiles qu’à long terme.

À ce sujet, un antiviral notamment, le remdesivir, est actuellement testé dans un essai clinique en Chine, après avoir été utilisé sur certains malades. Et des essais de vaccins devraient démarrer dans les mois à venir, même si aucun ne devrait être prêt avant au moins une année. Espérons que d’ici là, le nouveau coronavirus ne soit plus qu’un mauvais souvenir et que la pandémie soit évitée. Mais mieux vaut se préparer afin d’éviter le pire.

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