Lecture: la méthode Lego déjà testée dans 370 classes de CP

Céline Hussonnois-Alaya
·8 min de lecture
Les méthodes d'apprentissage de la lecture  - PHILIPPE HUGUEN / AFP
Les méthodes d'apprentissage de la lecture - PHILIPPE HUGUEN / AFP

Depuis la rentrée de septembre, quelque 370 classes de CP réparties dans une dizaine de départements expérimentent, de manière volontaire, une nouvelle méthode d'apprentissage de la lecture. Cette méthode, baptisée Lego - son nom n'a rien à voir avec les célèbres petites briques qui s'emboîtent - est proposée et éditée par le ministère de l'Éducation nationale.

Mise au point par une inspectrice, des conseillères pédagogiques et des enseignants durant des journées de formation, cette méthode syllabique - prônée par Jean-Michel Blanquer depuis son arrivée au ministère, "la méthode syllabique, c'est le b.a.-ba", avait-il déclaré - et héritée des neurosciences propose notamment d'aborder la lecture par les lettres, leur association et non par le son.

"On a réussi à raccrocher ces enfants"

Annabelle Fiévet est professeure des écoles en Rep à Trappes, dans les Yvelines, et participe à cette expérience. Enseignante depuis dix-huit ans dont dix en CP, elle se dit convaincue par cette nouvelle méthode. "Il y a plein de choses intéressantes", assure-t-elle à BFMTV.com.

Notamment le fait qu'il n'y ait pas de personnage à retrouver de page en page ni d'illustrations qui détournent l'attention des élèves. "Certains enfants ont du mal à se concentrer et ces images les dispersaient", continue-t-elle. Mais cette enseignante se dit avant tout séduite par le principe même de cette méthode.

"Il arrive que des élèves arrivent en CP sans bien entendre les sons. Entrer dans la lecture en passant par la lettre ne les met ainsi pas en difficulté. Je le vois bien, j'ai moins d'élèves qui ont du mal. On a réussi à raccrocher ces enfants qui sont maintenant entrés dans le décodage."

Chaque semaine, cette enseignante aborde deux nouvelles lettres ou deux nouveaux groupes de lettres. "Ça va très vite", constate-t-elle. Et compare avec les progrès effectués à la même période les années précédentes.

"Avant, je prenais trop le temps. Je pensais aider mes élèves en difficulté mais c'était le contraire. Le fait d'attendre ne rend pas la lecture efficiente. D'autant que la progression est pensée dans cette méthode pour que l'on n'aborde pas trop vite les sons complexes."

Les élèves ont "quelques mois d'avance"

Isabelle Goubier, l'une des inspectrices à l'origine de la méthode, assure que les retours des enseignants qui participent à l'expérimentation sont tous très positifs.

"Ils étaient perdus et ne savaient plus ce qu'il fallait faire entre les méthodes globale, mixte ou syllabique, constate-t-elle pour BFMTV.com. Ces batailles n'ont que trop duré alors qu'il y a pourtant un consensus sur l'apprentissage de la lecture, on voit bien que la syllabique est nécessaire."

Lego n'est quant à elle pas encore achevée: elle sera terminée d'ici la fin de l'année avec l'ajout d'une partie concernant la compréhension. "Ma seule volonté, c'est d'aider les enseignants à faire progresser et réussir leurs élèves."

Cette inspectrice de l'académie de Paris, qui forme les enseignants sur la base de cette méthode depuis plusieurs années, précise que cette méthode est déjà le fruit d'un travail collaboratif et que les remarques à venir des enseignants permettront de l'améliorer. "S'ils nous disent: 'ça, ça ne fonctionne pas', on l'enlèvera." Isabelle Goubier salue par ailleurs des résultats encourageants du côté des élèves.

"Tous ceux qui utilisent la méthode Lego sont aujourd'hui décodeurs. On constate même qu'ils ont quelques mois d'avance sur ce qu'on pouvait faire avant."

La question des pseudo-mots

Car la méthode est en effet 100% déchiffrable. "C'est vrai qu'au début, les textes ne sont pas très riches, poursuit Annabelle Fiévet. Mais cela permet à l'enfant de lire vite et de mettre rapidement du sens. Quand la lecture devient fluide, on ajoute la compréhension." Autre spécificité de Lego: les enfants apprennent à lire des mots qui n'existent pas, des associations de lettres dénuées de sens. Une aberration pour Patrice Gourdet, enseignant chercheur en sciences du langage à l'université de Cergy.

"Apprendre à lire, c'est aussi apprendre à comprendre et acquérir un lexique, explique-t-il à BFMTV.com. Je dis toujours que la syllabe est le marche-pied pour entrer dans le wagon du mot. Faire lire un assemblage de syllabes qui n'existent pas, cela me pose un énorme problème."

Selon son calcul, les enfants liraient des pseudo-mots pendant cinq à six mois. "Ils vont se construire un pseudo-lexique, regrette-t-il. Les pseudo-mots n'ont jamais été un outil d'apprentissage mais une méthode de recherche." Et craint que cela "ne nous revienne en pleine figure" sur le plan orthographique. Des inquiétudes que ne partage pas Annabelle Fiévet, qui faisait déjà, les années précédentes, lire à ses élèves des mots qui n'existent pas. Ce ne serait qu'une étape, selon l'enseignante.

"C'est un exercice que j'utilisais dans le cadre du décodage. J'explique aux élèves que ce ne sont pas des vrais mots, que c'est comme une formule magique, que c'est pour s'entraîner et juste après je leur donne de vrais mots avec des phrases. Les élèves pensent que lire c'est deviner, ça leur permet de comprendre que ce n'est pas le cas."

Pour Isabelle Goubier, à l'origine de cette méthode, code et compréhension ne s'opposent pas. "Bien sûr qu'il faut faire les deux, mais avec des activités dédiées au décodage et d'autres à la compréhension. Car c'est un écueil de vouloir les travailler ensemble sur le même support dès le début du CP, les enfants ne sont pas prêts." Elle recommande ainsi de travailler sur des textes de compréhension entendus et à l'oral. Quant aux pseudo-mots, la méthode ne les recommande que pour le premier trimestre, un peu plus pour ceux qui en ont besoin. "C'est à dose homéopathique."

"Quelque chose de surrané"

Il n'en reste pas moins que le "côté obsolète" de cette méthode a "sauté aux yeux" de Patrice Gourdet, l'enseignant chercheur en sciences du langage. "Il y a quelque chose de très surrané. On pourrait la confondre avec une méthode des années 50." Son laboratoire a d'ailleurs refusé de se joindre à l'expérimentation. "Il y avait trop d'opacités dans cette affaire", indique-t-il.

"En gros, on ne nous demandait pas de savoir si la méthode était bonne mais si les enseignants l'appliquaient bien. C'est contraire à tout projet de recherche."

Autre grief pour Patrice Gourdet: l'écriture serait sous-dimensionnée. "Or, la recherche a montré qu'il fallait faire écrire assez vite et que le décodage comme l'encodage allaient de pair", pointe-t-il encore. Mais pour Roland Goigoux, professeur à l'Université Clermont-Auvergne, c'est surtout la faiblesse des phrases qui pêche.

"L'apprentissage de la lecture et de l'écriture ne se réduit pas au simple décodage et à l'encodage, remarque-t-il pour BFMTV.com. Il faut pouvoir travailler sur la compréhension et la syntaxe. Or, ce n'est pas possible dans la méthode Lego."

Une méthode "radicale"

Selon ce spécialiste de l'enseignement de la lecture, cette méthode serait très proche d'autres méthodes déjà sur le marché. Elle n'aurait par ailleurs "rien de bouleversant", ajoute Roland Goigoux.

"Le seul variant, c'est que c'est une méthode syllabique stricte alors que d'autres sont plus ouvertes. Tout ce qui est donné à lire aux enfants doit être déchiffrable. Il faut donc s'interdire de travailler sur des mots dont toutes les lettres ou associations n'ont pas été étudiées."

Or, selon lui, les maîtres et maîtresses s'accordent de la souplesse face aux élèves et se donnent de la lattitude en s'appropriant les méthodes, ce qu'il a observé dans le cadre de l'enquête Lire et écrire qu'il a dirigée entre 2013 et 2015. Inspirée du guide orange présenté en 2018 comme un outil pédagogique pour enseigner la lecture et l'écriture au CP qu'il juge "caricatural" et "scientifiquement erroné", la méthode Lego serait "radicale", considère Roland Goigoux. Et bien éloignée des réalités du terrain.

"Si l'on suit la méthode Lego, cela signifie qu'on ne peut pas écrire les mots de la semaine au tableau ou les prénoms des élèves qui sont un peu plus compliqués. Mais entre un texte indéchiffrable et un texte 100% déchiffrable, il y a un pas qui relève du bon sens des enseignants."

Et après?

Pour Dominique Bruneau, secrétaire fédéral du Sgen-CFDT, cette méthode doit en rester au stade du volontariat.

"Des méthodes de lectures, il y en a des dizaines, analyse-t-il pour BFMTV.com. Mais les enseignants doivent conserver leur autonomie et leur liberté pédagogique."

Dominique Bruneau, également directeur d'école, se dit inquiet. "C'est quand même la première fois qu'un ministère nous pond une méthode." Car si c'est bien lui qui fixe le programme, ce sont habituellement les éditeurs de manuels scolaires et leurs pédagogues qui les mettent au point.

"L'impression que ça donne, c'est que les enseignants sont infantilisés et que le ministère, prescripteur à tous les niveux, rentre dans les classes pour que les maîtres fassent tous la même chose au même moment. Il faut laisser les enseignants penser leurs outils et leur progression, sinon ça ne marchera pas."

Isabelle Goubier, à l'origine de la méthode, assure pour sa part que le ministère s'est engagé à ne pas l'imposer aux enseignants.

Article original publié sur BFMTV.com