Pourquoi "Inu-oh" est le film d’animation japonais le plus fou de l'année

Une scène du film d'animation japonais
Une scène du film d'animation japonais

Ce mercredi sort Inu-oh, l'une des propositions les plus radicales de l'animation japonaise contemporaine. Enfin au cinéma après être passé par les plus grands festivals du monde (Venise, Angoulême, Annecy), ce film inclassable est un opéra rock à mi-chemin entre Woodstock et 2001: l'odyssée de l’espace.

Dans ce film adapté d'un célèbre conte japonais, une créature maudite et un joueur aveugle de biwa (une sorte de luth) s'allient pour créer un duo musical dont la singularité séduit les foules. "J'espère que le public regardera le film comme s'il assistait à un concert", raconte à BFMTV Masaaki Yuasa, bien connu des fans d'animation pour ses œuvres iconoclastes.

Inventeur de formes et animateur de génie, Masaaki Yuasa est l'auteur d'une œuvre foisonnante et irrévérencieuse, atypique dans le cinéma d'animation japonais (Mind Game, Devilman Crybaby, Ride Your Wave). Son œuvre fascine tant, qu'elle va faire l'objet le 21 novembre d'une conférence à l’Université Paris Cité.

Expérimental

Inu-oh est son film le plus ambitieux. Le résultat est très étonnant, avec des images inoubliables, proches de l'abstraction. "Je n’avais absolument pas l’intention de faire quelque chose d’expérimental", précise encore le réalisateur. "Je voulais mêler le rock - une musique qui a révolutionné la société - à l’univers du théâtre de nô, où il y a plein de choses invisibles qui sont laissées à l'imagination du public."

Dans ce film d'une extrême liberté, Yuasa se permet toutes les audaces visuelles, quitte à déstabiliser une partie du public. "Il faut toujours essayer au moins une chose dans chaque œuvre", préconise-t-il. "Inu-Oh est le film où j'ai été le plus aventureux de ma carrière. Pendant des années j’ai essayé de répondre à l’attente du public. Mais là, j’ai priorisé mon envie."

Depuis une quinzaine d'années, Yuasa enchaîne les séries et les films. Une productivité impressionnante: "Je cherche une sorte d’efficacité", résume le réalisateur, conscient d'avoir fait feu de tout bois, et d'avoir construit au fil des années une filmographie difficile à appréhender. "Je ne connais pas mon style", reconnaît-il, avant d'ajouter: "Un jour, j'aimerais prendre plus de temps pour réaliser un film."

L'influence de Isao Takahata

Inclassable, Masaaki Yuasa n'en demeure pas moins influencé par les plus grands, comme Isao Takahata, avec qui il a travaillé sur Mes voisins les Yamada. "Je préfère les films de Miyazaki, mais je me sens plus proche de la philosophie de Takahata, que l'on peut retrouver dans les livres qu'il a écrits. Il m'a poussé à réfléchir par moi-même."

Comme Takahata, le style de Yuasa ne cesse d'évoluer d'un film à l'autre. Pour Inu-oh, il a travaillé avec Taiyou Matsumoto. "J'ai toujours eu envie de travailler avec lui. À ses débuts, j'avais l’impression qu’il y avait beaucoup de points communs entre nos deux styles. Mais depuis il a énormément progressé! Son art est devenu beaucoup plus raffiné et beaucoup plus profond que le mien."

Les personnages de Inu-oh sont ainsi fidèles au style du dessinateur, avec leurs trognes atypiques, et leurs dents tordues. "Au Japon, on fait trop attention à la beauté des dents", s'amuse Yuasa. "Autrefois, on n'y prêtait pas autant attention. Les chanteurs de rock que j’adore ont aussi très souvent des dents qui ne sont pas régulières. C'est ce que j'ai voulu montrer."

Elargir le public

Né en 1965, Masaaki Yuasa doit sa vocation à l'explosion du cinéma d'animation pour adultes au Japon à la fin des années 1970. "C'est ce qui m'a fait prendre conscience de cet art. Quand j'étais petit, je croyais qu'il fallait arrêter passé un certain âge de regarder des animés et de lire des mangas. Puis j’ai compris qu’on pouvait continuer."

La découverte, adolescent, de la version cinéma de la série de SF culte Yamato lui fait l'effet d'un électrochoc. "Ça avait cartonné au cinéma", se souvient-il. "On a compris ce jour-là qu’il était possible d'atteindre une grande qualité dans l'animation. Jusque-là, j'avais une vague envie de dessiner, mais c’est là que j’ai compris que je voulais travailler dans l’animation."

Jusqu'à présent moins connu du grand public qu'un Makoto Shinkai (Your name.) ou d'un Mamoru Hosoda (Mirai), Masaaki Yuasa espère bien élargir son public avec Inu-oh et faire connaître l'animation adulte au plus grand nombre. Mais il doute:

"Je suis le premier à vouloir connaître la méthode pour avoir le maximum de spectateurs. Je réfléchis, mais pour l’instant je n’ai pas trouvé."

Malgré la reconnaissance de la critique internationale et la présence de ses films dans les grands festivals, le réalisateur n'a pas encore les coudées franches pour réaliser les projets dont il rêve. "Je ne sens pas du tout que ça aide", déplore-t-il. "J’essaye en attendant de faire mes films dans les meilleures conditions possibles."

Article original publié sur BFMTV.com