Pourquoi la France possède-t-elle un stock de vaccins contre la variole, maladie éradiquée il y a 40 ans ?

Comment la France peut-elle détenir un stock de vaccins antivarioliques alors que la variole a disparu depuis 40 ans ? C'est la question que se posent de nombreux internautes, au moment où ces vaccins ont été recommandés pour les personnes exposées à la variole du singe. Certains y voient la preuve que cette récente multiplication de cas de la maladie hors d'Afrique a été "préméditée". En réalité, si la variole humaine a officiellement été éradiquée en 1980, un risque théorique de résurgence du virus ou d'un virus proche -- notamment dans le cadre d'un acte bioterroriste -- avait poussé de nombreux pays, dont la France, à constituer un stock stratégique de vaccins antivarioliques, expliquent des experts.

Alors que le nombre de cas de variole du singe continue d'augmenter en France avec 66 cas confirmés au 7 juin 2022, le gouvernement se veut rassurant.

La ministre de la Santé a indiqué fin mai que les autorités ne s'attendaient pas à une "flambée" de cette maladie, le plus souvent bénigne, mais dont la diffusion en dehors des zones endémiques telles que l'Afrique de l'Ouest est source de préoccupation.

Graphiques sur les symptômes et les données disponibles sur la variole du singe ( AFP / John SAEKI)

"La situation est sous contrôle", a assuré Brigitte Bourguignon, affirmant notamment que le pays dispose de stocks suffisants de vaccins pour les cas contact de la maladie.

Une réponse qui a étonné de nombreux internautes, alors que la multiplication des cas de cette maladie en zone non endémiques n'a été détectée qu'en mai dernier.

"C'est bon ils ont trouvé l'antidote en 48h", a ironisé un internaute dans un tweet partagé plus de 2.600 fois depuis le 25 mai.

Captures d'écran prises le 09/06/2022

"La ministre de la santé a annoncé que la France avait assez de stock de vaccins pour la variole du singe... Or ce vaccin n'est plus disponible sur le marché français depuis presque 40 ans puisque cette maladie avait disparu. Vous me suivez", relève un autre message publié le lendemain sur le même réseau social (1, 2).

D'autres ont explicitement tiré la conclusion que ce stock déjà constitué prouverait le caractère prémédité de l'épidémie.

"Comment cela est-il possible que vous ayez déjà anticipé ce type d'épidémie ? Tout cela ressemble fortement à un agenda...", conclut un internaute, tandis qu'un autre parle d'un "coup d'arnaque prémédité".

Qu'est-ce-que la variole du singe?

La variole du singe ("monkeypox" en anglais) ou "orthopoxvirose simienne" est une maladie considérée comme rare, connue chez l'être humain depuis 1970.

Le virus a été découvert pour la première fois en 1958 au sein d’un groupe de macaques qui étaient étudiés à des fins de recherche, d’où son nom, explique l'Inserm.

La variole du singe guérit en général spontanément et les symptômes durent de deux à trois semaines. Les cas graves se produisent plus fréquemment chez les enfants et sont liés à l'ampleur de l’exposition au virus, à l'état de santé du patient et à la gravité des complications.

Depuis 1970, des cas humains de variole du singe ont été signalés dans une dizaine de pays africains, puis au printemps 2003, confirmés aux États-Unis.

This handout photo provided by the Centers for Disease Control and Prevention was taken in 1997 during an investigation into an outbreak of monkeypox, which took place in the Democratic Republic of the Congo (DRC), and depicts the dorsal surfaces of a monkeypox case in a patient who was displaying the appearance of the characteristic rash during its recuperative stage. ( Centers for Disease Control and Prevention / Brian W.J. Mahy)

En mai 2022, plusieurs cas ont cette fois été décelés dans des pays où la variole du singe n'avait pas été détectée précédemment.

Un vaccin efficace pour une même famille de virus

Aujourd'hui, les internautes s'étonnent que des traitements soient déjà proposés contre cette maladie qui vient seulement d'être détectée hors d'Afrique.

Il n’existe pas, à ce jour, de médicaments ou de vaccins spécifiques contre la variole du singe.

Ce sont des traitements et vaccins conçus à l'origine contre la variole humaine qui sont proposés à l'utilisation contre cette maladie. Les deux virus sont en effet proches.

La variole, considérée comme l'une des maladies les plus meurtrières de l'histoire, a été éradiquée en 1979 (décision officialisée par l'OMS l'année suivante) grâce à la vaccination antivariolique.

Des hôtesses se font vacciner contre la variole, le 29 décembre 1961 à l'infirmerie de l'aérogare d'Orly. ( AFP / STF)

"Nous avons la chance d'avoir le vaccin contre la variole, qui offre une immunité croisée avec la variole du singe", a expliqué le 2 juin Brigitte Autran, professeure émérite d'immunologie à la faculté de médecine de Sorbonne Université lors d'un point presse organisé par l'ANRS | Maladies infectieuses émergentes, une agence de l’Inserm.

Les deux virus "font partie des orthopoxvirus, une même famille (...), ils sont extrêmement voisins sur le plan génétique, ce qui explique l'efficacité de la vaccination avec ce qu'on peut décrire comme un cousin germain."

Il a ainsi été démontré à travers plusieurs études observationnelles que la vaccination préalable contre la variole humaine "est efficace à 85% pour prévenir la variole du singe", indique l'OMS.

Cela s'explique par le fait que "la période d'incubation [de la variole du singe NDLR] est longue, d'une semaine à trois semaines", détaille Brigitte Autran, laissant le temps à la vaccination de "bloquer la diffusion du virus si le patient a déjà été infecté, et d'empêcher la contamination", qui se fait au contact de vésicules apparues sur la peau.

Pour cette raison, la Haute autorité de Santé a recommandé le 20 mai la vaccination des adultes qui ont directement été exposés au virus de la variole du singe à l'aide de vaccin antivariolique de troisième génération.

Ce vaccin vivant non réplicatif, c’est-à-dire ne se répliquant pas dans l'organisme humain, possède moins d'effets secondaires que ceux de première et deuxième générations.

Un vaccin de troisième génération est autorisé en Europe depuis juillet 2013 et indiqué contre la variole chez les adultes.

Un arrêté du ministère de la Santé daté du 25 mai "autoris(e) l’utilisation de vaccins dans le cadre de la prise en charge des personnes contacts à risque d’une personne contaminée par le virus Monkeypox" (ou variole du singe).

"Depuis le 27 mai, début de la vaccination en France, les seuls vaccins de 3e génération sont utilisés", a fait savoir la Direction générale de la santé à l'AFP le 9 juin.

Pour l'instant, ces vaccinations ne concernent que les personnes qui ont été directement exposées au virus.

"Il s'agira de vaccination ciblée, on ne parle pas de vaccination totale", a précisé le 25 mai Brigitte Bourguignon. "Au-delà des soignants" en contact avec un malade, il s'agit des "cas contact" dans l'entourage du malade.

Risque théorique de bioterrorisme

Mais pour quelles raisons des stocks de vaccins antivarioliques étaient-ils déjà prêts à l'utilisation alors l'obligation vaccinale contre la variole humaine avait été levée en France en 1984?

Pour achever le processus d’éradication de la variole dans les années 1980, "les Etats ont été invités à détruire leurs stocks de virus de la variole et les stocks de virus restants ont été confiés à deux laboratoires de sécurité : le Centre for Disease Control (CDC) situé à Atlanta aux USA et le laboratoire de microbiologie de Kolstovo situé en Russie dans la région de Novossibirsk", détaillait en 2006 le ministère de la Santé français dans un Plan national de réponse à une menace de variole.

Garder ces souches avait pour objectif de pouvoir mettre au point de nouveaux vaccins en cas de réémergence de la variole ou d'un virus similaire.

"La possibilité que du matériel viral ait pu être extrait de ces sites, en particulier à partir de la Fédération de Russie, et l’éventualité de l’utilisation du virus varioleux en tant qu’arme biologique, a conduit à ne pas détruire ces stocks de virus de la variole", indique l'Institut de Veille Sanitaire (aujourd'hui Santé Publique France) dans un rapport de 2001 sur l'utilisation de la variole comme arme biologique.

En d'autres termes, sans pouvoir avoir la certitude que tous les échantillons de variole étaient détruits dans le monde, beaucoup de pays ont choisi de ne pas détruire les leurs.

Capture d'écran du rapport de 2001 "Estimation de l'impact épidémiologique et place de la vaccination"

Auprès du quotidien Sud Ouest, le virologue Hervé Fleury souligne que la chute de l'URSS en 1991 a pu susciter des inquiétudes sur ce qu'allaient devenir ces échantillons.

"A partir de 2001, après les attentats du 11 septembre et le relent de terrorisme international qu'il y a eu, tout le monde s'est inquiété des possibilités d'actes bioterroristes qui utiliseraient notamment des agents pathogènes, tels que la variole", a également expliqué le 9 juin auprès de l'AFP Yves Buisson, épidémiologiste et président de la cellule Covid-19 de l'Académie nationale de médecine.

"Le virus de la variole a été séquencé, et pourrait, en principe, être reproduit en laboratoire", a pointé auprès de l'AFP le médecin Jaime Jesús Pérez , membre de l'Association espagnole de vaccinologie.

Un risque théorique mais qui pourrait être d'autant plus grave, relève le rapport de l'Institut de veille sanitaire, que la population française née après 1984 n'est pas immunisée contre la variole, pour laquelle la vaccination offre une protection à vie.

"C'est pour cela qu'un certain nombre d'Etats, dont la France, ont pris des mesures préventives et ont constitué des stocks stratégiques de vaccins antivarioliques. Un peu comme avec les comprimés d'iode en cas d'accident ou attaque nucléaire", poursuit Yves Buisson.

Les CDC américains affirment ainsi avoir "stocké suffisamment de vaccins contre la variole pour vacciner toutes les personnes qui en auraient besoin en cas d'épidémie de variole" et expliquent que même sans épidémie, les personnes travaillant "en laboratoire avec le virus qui cause la variole humaine ou d'autres virus qui lui sont similaires", doivent obligatoirement recevoir ce vaccin.

Car si la variole a été éradiquée, "depuis quelques décennies, de plus en plus de cas" de variole du singe sont détectés en Afrique, et les experts "préviennent qu'il y a de plus en plus d'épidémies", il semblait donc "raisonnable d'avoir un certain 'stock'" de vaccins antivarioliques, efficaces contre cette famille de virus, souligne le chercheur et microbiologiste José Antonio López Guerrero , professeur à l'Université de Madrid.

Une infirmière se fait vacciner contre la variole dans le cadre d'un programme de préparation aux attaques bioterroristes à Los Angeles, le 29 janvier 2003. ( AFP / MIKE NELSON)

"C'était d'autant plus pratique que, contrairement aux vaccins anti-Covid à ARN messager, on peut garder très longtemps les vaccins antivarioliques en les congelant parce que ce sont des vaccins atténués donc des virus vivants", souligne le professeur Yves Buisson.

Même si ces stocks avaient été constitués pour répondre à une potentielle attaque bioterroriste, "actuellement, [pour la variole du singe] on n'est pas en phase d'alerte bioterroriste mais d'une émergence qui pourrait s'expliquer par des raisons diverses et variées", a précisé Xavier Lescure, infectiologue au service de maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Bichat à Paris au cours du point presse de l'ANRS.

Des stocks classés secret-défense

De combien de doses de vaccins antivarioliques la France dispose-t-elle actuellement ?

Le ministère de la Santé évoquait il y a 15 ans un stock de "78 millions" de doses de vaccins ne comprenant pas, à l'époque, de vaccins de troisième génération, mais "l’état des stocks a naturellement évolué depuis 2006", pointe aujourd'hui la DGS.

Capture d'écran du Plan national de réponse à une menace de variole

"Il existe un stock national de vaccins contre la variole, composé de vaccins de première, deuxième et troisième génération (...) et le vaccin de troisième génération vient d’être autorisé en France pour une utilisation contre le virus Monkeypox ", fait savoir la DGS.

Le nombre de vaccins antivarioliques ou leur lieu de stockage "est une information classée secret-défense" explique de son côté Brigitte Autran, en se voulant rassurante : "Les stocks de vaccin ont été achetés pour faire face à la menace bioterroriste donc sont certainement calibrés pour faire face au nombre de cas auquel nous sommes exposés actuellement" (...) et "les capacités de production de masse sont bien connues dans le monde industriel, capable de se mettre en route très rapidement".

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