Pourquoi le film "Bac Nord" divise-t-il tant?

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Gilles Lellouche dans
Gilles Lellouche dans

Bac Nord, le film qui retrace l’histoire de la Brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille, sort ce mercredi 18 août après avoir été vivement critiqué lors de sa présentation hors compétition au dernier festival de Cannes.

Ce thriller avec Gilles Lellouche, Karim Leklou et François Civil en policiers de la Bac Nord a été accusé dans un premier temps de participer à la montée de l’extrême-droite en raison de sa représentation caricaturale des cités: "en sortant de votre film, je me dis, peut-être que je vais voter Le Pen" a lancé un journaliste irlandais lors de la conférence de presse en marge de la projection. Le film s’est ensuite vu reprocher un traitement partial d’une affaire qui a défrayé la chronique il y a dix ans.

Considérée au début des années 2010 comme la meilleure brigade anti-criminalité de France, avec notamment 4.000 interpellations par an, la BAC Nord avait été dissoute après la révélation en octobre 2012 des méthodes douteuses employées en marge d'interventions dans les cités de la ville pour obtenir ces résultats: récupération de l’argent des trafics, partage de butin, détournement de l’argent saisi, rémunération des indics avec de la drogue.

Cette affaire de ripoux, une des plus grosses que la France ait connue, était remontée jusqu'à Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur. Un premier procès s'est conclu par sept relaxes et des peines avec sursis pour onze prévenus, jugement dont le parquet a fait appel en mai. Le film a été tourné avant cette décision, et adopte la ligne défendue par les policiers mis en cause: les dérives sont le résultat de la politique du chiffre entretenue par la hiérarchie.

"Comment la BAC pouvait rivaliser avec le système de stupéfiants"

C’est l’ampleur de l’affaire qui a marqué le réalisateur Cédric Jimenez. Il s’était déjà penché sur l’histoire judiciaro-policière de Marseille dans La French (2014), sur l'assassinat du juge Michel.

"Je ne connaissais pas les gens, mais je connais bien ces quartiers pour y avoir grandi. J’étais à Marseille quand il y a eu l’affaire. J’étais en prépa de La French quand ça a éclaté. Ça m’a interpellé", raconte-t-il à BFMTV, avant d'ajouter:https://www.youtube.com/embed/iyVLnChTs8w?rel=0"Je n’ai pas été surpris que les flics dans les quartiers nord puissent avoir des méthodes contestables. Je le sais. Ce sont des quartiers qui sont sensibles, tumultueux. Forcément, tous les rapports sont un peu exacerbés entre la délinquance et la police. Et on dit souvent que pour attraper des voyous il faut avoir parfois des méthodes de voyous. J’ai surtout été étonné de l’ampleur. Je voyais mal comment la BAC pouvait rivaliser avec le système de stupéfiants des quartiers nord, qui est surorganisé et très puissant."

Cédric Jimenez ne ressent pourtant pas immédiatement l’envie d’en faire un film. "Mais ça m’est resté", précise-t-il. "À chaque fois, j’y repensais. Quand j’ai rencontré Hugo Sélignac, mon producteur, il avait un accès aux policiers à qui c’est arrivé. J’ai demandé à les rencontrer. C’est en leur parlant que j’ai eu envie de faire ce film."

Exit la dimension politique de la BAC

C’est là que le bât blesse pour les détracteurs du film. Selon eux, Bac Nord reste sur le sujet de la police corrompue beaucoup moins subtil que des œuvres récentes devenues des références, comme Tropa de Elite (2007) de José Padilha, ACAB (2012) de Stefano Sollima ou encore Antidisturbios (2020) de Rodrigo Sorogoyen, qui montrent la violence des forces de l’ordre pour mieux la dénoncer.

"Dès l’instant où on raconte une histoire vraie, soit il y a énormément d'écrits, des livres dans lesquels on peut puiser, soit on rencontre les personnes qui sont au centre de cette histoire. On ne peut pas se permettre d’être uniquement dans la fiction. Si Bac Nord reste une fiction, on ne peut pas se permettre de tout inventer. Ce ne serait pas respectueux. Ce n’est pas l’idée de l’exercice", insiste Cédric Jimenez, qui "ne pense pas que Bac Nord soit un film 'pro-flic' ni 'anti-flic'".

Pour certains critiques, Bac Nord ne traite pas son sujet en omettant de mentionner les origines troubles de la Brigade Anti-Criminalité. "Si la Police nationale est une création du pouvoir français sous l’occupation pour rafler les juifs et les envoyer dans les camps d’extermination, la BAC prend ses racines dans la police coloniale en Algérie", rappelle ainsi le critique Gaël Martin sur le site spécialisé Cinématraque.

"On entre dans la BAC pour l’adrénaline et on sait dans quelle ambiance on risque de se baigner", précise-t-il encore. "C’est un fait, la BAC est une police politique depuis ses origines jusqu’à son officialisation et son action permet aux politiques d’en tirer bénéfice aux moments des élections. Cependant, ceux qui l’intègrent ne sont pas aussi candides que ce que tente de montrer le cinéaste." Aujourd’hui, un des policiers impliqués dans cette affaire est d’ailleurs délégué dans le Var du syndicat Alliance, connu pour sa ligne très à droite.

Les réactions goguenardes du casting - Gilles Lellouche et François Civil en tête - aux critiques du journaliste sur Bac Nord ont contribué à faire enfler la polémique, en renforçant l’impression que l’équipe était déconnectée du sujet de son film. La réponse de Gilles Lellouche l’a bien prouvé: en comparant Bac Nord à un "western urbain", l’acteur oublie à quel point le western est un genre éminemment politique, qui a participé à la réécriture de l’histoire américaine.

Inspiré par "Démineurs", "Sicario" et "Les Fils de l’homme"

Au journaliste qui l'interrogeait en conférence de presse à Cannes sur le fait de savoir si son film n'était pas une caricature des cités - pour n'en garder que la violence -, Cédric Jimenez a répondu: "On raconte la colère parce qu'on est avec des policiers qui ont affaire à des dealers, des délinquants, pas à l'ensemble de la population des quartiers nord [...] Je ne voulais pas prendre parti (mais montrer) à quel point leur travail est plus complexe qu'on ne le pense." Pour lui, "c'est aussi aux institutions, à l'Etat, à la hiérarchie de prendre ses responsabilités et d'encadrer les policiers".

Dans le film, les policiers de la BAC Nord sont impuissants face aux bandes de trafiquants armés qui tiennent les points de deal et n'hésitent pas à les narguer. "On ne sert plus à rien, les habitants des quartiers, ils n'ont même plus l'espoir qu'on vienne les aider", lâche, écœuré, l'un d'eux après une intervention. Le film les montre animés de la seule envie de bien faire leur travail. Et il illustre leur chute, poursuivis par une justice présentée comme aveugle et sans âme.

Inspiré par des films de guerre comme Démineurs, Sicario ou encore Les Fils de l’homme, Cédric Jimenez a adopté une mise en scène "très immersive": "J'avais proposé de ne pas trop introduire les actions et les personnages pour être toujours dans le vif", raconte-t-il. "L’idée, c’était une mise en scène tendue et immersive. C’était ça le maître mot."

Contrairement à La Haine, mais aussi aux Misérables, sorti alors que Bac Nord se tournait, la détresse sociale n'est ici qu'esquissée. Le morceau de bravoure de Bac Nord, une impressionnante séquence d’assaut d’une vingtaine de minutes, ressemble par moment à la scène finale des Misérables. Tournée dans une cité abandonnée qui allait être détruite, avec des figurants issus de cités voisines, cette scène clef, avec une montée progressive de la tension et de multiples affrontements entre policiers et dealers, marque un point de bascule dans le récit. Et le début de la chute des policiers de la BAC.

Une hiérarchie qui lâche sa base

L'histoire développe les difficultés financières pour expliquer les motivations de ces fonctionnaires de police peu rémunérés. "C'est rare dans des films d'action de trouver un fond aussi fort, de parler d'une hiérarchie qui lâche sa base. C'est un film qui parle des gens un peu abandonnés, quels qu'ils soient", a précisé Karim Leklou lors de la conférence de presse. C’est d’ailleurs principalement cette partition d’hommes brisés que le trio d’acteurs - Leklou, Civil et Lellouche - joue et défend à l’écran.

Cette dimension tragique n’a pas séduit l’ensemble de la presse, d’autant que sur les 18 policiers de la BAC Nord visés, seulement 3 ont été révoqués. Les 15 autres travaillent encore dans la police - dont quatre qui avaient été incarcérés. Tous ont retrouvé des postes et leurs salaires malgré des sanctions administratives et des blâmes de suspension temporaires. Sébastien Bennardo, le brigadier intègre qui avait alerté sa direction des dérives de la BAC Nord a en revanche été révoqué pour cause de fausse déclaration à l’assurance. Il s’est depuis reconverti dans l’immobilier.

"Dans ce film d’une grande ambition, politique, formelle, existentielle, [Cédric Jimenez] étale sur tout Marseille ses gros moyens de tabasseur pour nous faire pleurer sur le sort de quelques baqueux en débâcle", résume Libération. "Ce n’est même pas de droite, c’est pire, ça veut travailler la nuance, en faisant péter les enceintes à grands coups de testostérone."

Le prochain film de Cédric Jimenez devrait faire autant, voire plus parler de lui. Dans Novembre, il se penchera sur les attentats du 13 novembre 2015, et comment le service antigang, la SDAT, a traqué les terroristes dans les jours suivants. "On est à l’intérieur de la cellule et non pas sur les horreurs ni sur les victimes, même si on en parle", a indiqué Jean Dujardin, acteur principal du film, au quotidien suisse Le Matin. "On est dans la traque, dans le secret, le scénario est passionnant."

Article original publié sur BFMTV.com

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