Pourquoi il faut démocratiser le travail du soin

Manifestation à Paris du 7 avril 2022 (Photographie Philippe Bizouarn)
Philippe Bizouarn Manifestation à Paris du 7 avril 2022 (Photographie Philippe Bizouarn)

HÔPITAL - Comme le montre la crise sanitaire de l’épidémie de bronchiolite, le système de santé en général, et l’hôpital public en particulier, ont encore failli à leur mission de protéger les plus faibles d’entre nous. Malgré les alertes passées des professionnels face au manque de moyens, en particuliers humains, nos enfants ne peuvent plus être accueillis décemment dans nos hôpitaux publics. Les témoignages portant sur les conditions dégradées des prises en charge s’accumulent, largement relayés par les médias. Face à ces crises répétées et non anticipées, le gouvernement agit en urgence. Aucune réponse crédible face à la faillite du système de santé que ces crises révèlent n’a été apportée par nos gouvernants, comme si la crise était devenue l’horizon de toute politique.

Les décideurs politiques : spécialistes de la solution des problèmes ?

Pour répondre à l’urgence de l’épidémie de bronchiolite, une enveloppe de 400 millions d’euros destinée aux services en tension devrait être débloquée, sans aucune perspective quant à sa distribution et jugée ridicule par les professionnels, au vu de la situation. Le gouvernement en reconnaît-il la gravité, quand il s’offusque, par la voix de son ministre de la santé, de l’utilisation par les acteurs du terrain de la notion de tri, effectif quand tous les enfants ne peuvent bénéficier des meilleures conditions de traitement par manque de lits et de personnel spécialisé.

Lire aussi

Pourquoi nos gouvernants ne reconnaissent pas la réalité des problèmes à résoudre ? Au fil des crises, les « spécialistes de la solution des problèmes », comme Hannah Arendt nomme les décideurs politiques confiants sur leur capacité à établir le diagnostic des situations et le traitement de celles-ci, continuent de nier la réalité des faits : « Les spécialistes de la solution des problèmes, qui connaissaient tous les faits qui leur étaient régulièrement exposés […], ne pouvaient avoir recours qu’à leurs techniques, c’est-à-dire aux diverses façons de transposer un contenu qualitatif en nombres et en valeurs quantitatives permettant le calcul de la solution prévue – calcul qui, inexplicablement, n’a jamais été vérifié – et cela dans le but d’éliminer, jour après jour, ce qu’ils savaient être la réalité ».

Si une solution urgente doit en effet être trouvée, maintenant, pour sauver nos enfants, une politique de santé publique ne peut se ramener à une recherche de solutions à chaque crise qui risque de se répéter si une véritable transformation du système de santé n’est pas mise en place, impliquant tous les acteurs, professionnels et patients, gouvernants et gouvernés. Car le risque est grand, à chaque crise, que la confiance en eux-mêmes des décideurs politiques, obsédés par la rentabilité financière du système de santé en général et des hôpitaux publics en particulier, « n’avait même pas besoin de l’autosuggestion pour se maintenir intacte en dépit de tant d’erreurs de jugement, car elle se fondait sur une vérité purement rationnelle et mathématique », vérité dépourvue de tout lien avec les données du problème à résoudre.

Reconnaissance du travailleur du soin

À cette faillite du service public de santé, le gouvernement et ses spécialistes de la solution de problèmes, ont souvent répondu par la création de commissions, comités, assises. Ces commissions, comités ou assises – comme le Ségur de la Santé après Covid - finissent souvent par proposer des améliorations sans toutefois rechercher à comprendre les causes profondes du problème – les politiques budgétaires centrées sur la rentabilité, la privatisation des services publics – et ses conséquences délétères, en particulier la dégradation des conditions de travail des professionnels de santé, devenus incapables de bien soigner.

Par la perte de contact avec le monde réel du travail de soin, ces spécialistes de la solution des problèmes, bureaucrates anonymes ou gouvernants et administrateurs bien identifiés, n’admettent pas que la « base » travailleuse pourrait participer à la refondation du système de santé et de l’hôpital public. Si l’écoute est un préalable, comme le suggère le CCNE dans son avis « repenser le système de soins sur un fondement éthique », elle ne pourra suffire. Une politique de reconnaissance s’avère indispensable, pour sortir du cercle infernal du mépris – compris comme forme pathologique de l’absence de reconnaissance - dont sont sujets ces travailleurs du soin « de première ligne ».

Reconnaître ces acteurs c’est reconnaître le métier qu’ils font et le but de celui-ci, le soin comme œuvre, à la manière de l’artisan. Les reconnaître, c’est reconnaître que dans le cadre institutionnel – l’hôpital public ici – ces femmes et ces hommes ne se bornent pas à cohabiter mais agissent ensemble. Les reconnaître, c’est reconnaître qu’ils ne sont pas un à un identiques et interchangeables entre services, comme présupposé par une conception de la division du travail que voudraient imposer les administrations hospitalières, mais unis par leurs qualifications et spécialisations à l’intérieur d’un collectif de travail (Arendt, Condition Homme Moderne, p.173). C’est, de fait, la fierté professionnelle qu’il s’agit de promouvoir : fierté du travail bien fait, fierté d’appartenir à un collectif au service des patients, de toute condition. La fierté devient alors, comme l’analyse Lucien Karpik, « garantie de la diversité des acteurs » et premier principe d’orientation de l’action, quand le travail effectué au quotidien est sérieusement mis en cause, comme actuellement.

Vers une démocratisation du travail de soin

Comme le dit si justement Hélène Landemore, dans « le manifeste travail » , « démocratiser le travail, cela veut dire reconnaître la nature politique de toute organisation et/ou relation humaine où s’exercent des rapports de pouvoir », comme à l’hôpital public. Démocratiser le travail, c’est, comme de nombreux Collectifs de défense de l’hôpital public, permettre que tous les travailleurs du soin puissent participer aux décisions, même aux plus hauts niveaux de l’administration. C’est permettre au sein de conseils par exemple – à la manière des conseils ouvriers - de faire entendre publiquement toutes les voix, à l’intérieur de ce conseil ou de celui situé à un échelon supérieur, ou au moins celles que les travailleurs auraient jugées représentatives de leur profession et lieu de travail. De cette façon, toutes les opinions, confrontées à d’autres, « se clarifieront et seront révisées ou infirmées » (Arendt, du mensonge à la violence, p 318).

Mais, comme s’interroge encore Hannah Arendt, notre guide pour ces propositions, « si vous me demandez à présent quelles peuvent être les chances de réalisation, je dois vous répondre qu’elles sont extrêmement faibles, pour autant mêmes qu’elles existent. Mais, peut-être, après tout, avec la prochaine révolution… ».

Ou si la crise actuelle réveille enfin les consciences aveugles des spécialistes de la solution des problèmes, enterrés pour l’heure dans leurs théories et hypothèses financières déconnectées du réel de la situation catastrophique de nos hôpitaux publics.

À voir également sur Le HuffPost :

Lire aussi