Pourquoi Emmanuel Macron hésite à panthéoniser Gisèle Halimi

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Depuis la mort de Gisèle Halimi, fervente défenseure des droits des femmes, en juillet 2020, de nombreuses voix s'élèvent pour réclamer son entrée au Panthéon. Si l'Élysée affirme qu'"une réflexion est en cours", il semble cependant frileux. En cause, notamment, les positions de l'avocate sur la guerre d'Algérie qui la rendraient "trop clivante".

Pour les associations féministes, cela "devrait être une évidence". Depuis la mort de Gisèle Halimi, le 28 juillet 2020, les appels à lui rendre hommage ne tarissent pas. Élus, associations et citoyens réclament de transférer les cendres de l'avocate, fervente défenseure des droits des femmes, au Panthéon. Si Emmanuel Macron s'était d'abord montré plutôt favorable à ce projet, ce dernier semble désormais rétropédaler.

Selon France Inter, le chef de l'État pourrait renoncer à ce projet en raison des prises de position de Gisèle Halimi pendant la guerre d'Algérie. Si on connaît surtout l'avocate pour ses combats contre le viol et pour la dépénalisation de l'avortement, celle-ci s'était aussi illustrée dans sa lutte pour la cause anticoloniale. Dans un rapport rendu en janvier à l'Élysée sur la colonisation et la guerre d'Algérie, l'historien Benjamin Stora avait ainsi préconisé sa panthéonisation en tant que "figure d'opposition à la guerre d'Algérie".

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Au cours de sa carrière, elle a ainsi défendu à plusieurs reprises des militants du Front national pour la Libération (FNL) poursuivis par l'État français. Parmi eux, Djamila Boupacha, arrêtée pour tentative d'assassinat, puis violée et torturée par des militaires français.

Pour l'Élysée, selon les propos rapportés par France Inter, ces positions pour l'indépendance de l'Algérie pourraient cependant être une entrave à sa panthéonisation. Cela serait trop "clivant" et pourrait être considéré comme une "insulte" par certaines associations de pieds-noirs et de harkis. Dans une tribune publiée dans Le Figaro, en janvier dernier, un collectif de femmes et filles de harkis affirmait ainsi que "Gisèle Halimi, a affiché en plusieurs occasions son mépris pour les harkis et n'est pas une femme de réconciliation".

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"La réflexion est en cours", a assuré, vendredi 14 mai, une source proche de l'exécutif, auprès de l'AFP. "C'est une décision qui exige que de nombreuses parties prenantes soient consultées. Auprès des acteurs, témoins ou dépositaires de tous les combats où Gisèle Halimi s'est engagée".

"Elle portait en elle toutes les valeurs républicaines"

Face à cette hésitation de l'exécutif, plusieurs associations féministes élèvent la voix, déplorant que "la recherche d'un consensus" prenne le pas sur "la reconnaissance d'une carrière exceptionnelle."

"C'est très décevant", réagit Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, contactée par France 24. "Gisèle Halimi était une femme exceptionnelle. C'était une grande humaniste qui portait en elle toutes les valeurs républicaines que nous prônons en France."

Pour cette militante féministe, l'engagement de Gisèle Halimi pendant la guerre d'Algérie devrait être, au contraire, un argument supplémentaire à sa panthéonisation. "Dans le procès de Djamila Boupacha, Gisèle Halimi a, avant tout, dénoncé un cas de torture et des crimes de guerre", analyse-t-elle. Et d'ajouter : "N'est-ce pas une preuve supplémentaire de son humanisme ? Elle nous a rappelé que quiconque, peu importe ses actes, mérite d'être traité avec dignité."

Selon elle, cette hésitation d'Emmanuel Macron montre, "au mieux, une méconnaissance du parcours de Gisèle Halimi, au pire, qu'il cède face aux pressions de l'extrême droite."

Féminiser le Panthéon

Une déception partagée par Claire Charlès, porte-parole de l'association féministe Les Effronté-es. "Gisèle Halimi n'est peut-être pas irréprochable. Mais elle aura été, toute sa vie, une grande militante des droits intersectionnels", insiste-elle. "Et cela devrait dépasser tous les clivages."

"Si elle avait été un homme, aurait-il fallu qu'elle soit totalement irréprochable ?" tance-t-elle. "Après tout, Voltaire ne l'était pas", explique-t-elle, rappelant les propos polémiques sur l'esclavage tenus par le philosophe. "Pourtant, on se concentre sur ce qu'il a fait de bien. Nous n'en demandons pas plus pour Gisèle Halimi".

Pour Claire Charlès, tout comme Anne-Cécile Mailfert et de nombreuses militantes féministes, panthéoniser Gisèle Halimi serait aussi un "acte symbolique" dans la lutte dans l'égalité entre les hommes et les femmes.

Actuellement, seules cinq femmes - Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Sophie Berthelot et Simone Veil sont panthéonisées, et 75 hommes . "C'est un club non-mixte d'hommes blancs", ironise Anne-Cécile Mailfert, qui avait fait campagne sous le quinquennat Hollande pour réclamer la parité place du Panthéon.

La recherche d'un consensus

Christine Bard, historienne et co-directrice du "Dictionnaire des féministes", qui propose notamment un portrait de l'avocate, voit de son côté, dans cette hésitation du président, une logique politique. "Un président a plutôt intérêt à panthéoniser des personnes consensuelles pour en tirer un profit symbolique : c'est cela, la logique présidentielle de la panthéonisation", analyse-t-elle auprès de France 24.

Cette dernière revient ainsi sur le cas de Simone Veil, la dernière femme à être entrée au Panthéon en 2018. "À part l'extrême droite, elle rassemblait et était admirée de tous", note-t-elle. "On la connaissait, certes, pour la loi Veil mais aussi pour d'autres facettes de sa vie : comme survivante d'Auschwitz, comme présidente du Parlement européen ou encore comme militante de la mémoire de la Shoah."

"Gisèle Halimi est à l'évidence moins consensuelle", juge-t-elle. Et l'historienne de rappeler : "Elle était très engagée à gauche, avec des positions anticolonialistes très fermes. Elle avait aussi pris position en faveur des droits des Palestiniens."

"Et contrairement à Simone Veil, elle incarnait vraiment certains grands combats du féminisme", poursuit-elle. "Malgré tout, certains d'entre eux, comme l'avortement, ne font pas encore l'unanimité."

D'ailleurs, depuis le 13 mai, plusieurs personnalités de gauche, à l'image du sénateur socialiste Rachid Temal, se sont émues sur Twitter à l'idée que le président de la République renonce à l'idée d'une panthéonisation. Pour Bastian Lachaud, également député LFI, un renoncement d'Emmanuel Macron serait une "honte". "En faisant son métier d'avocate, et en dénonçant la torture", Gisèle Halimi "sauvait justement l'honneur de la France", a-t-il estimé.

Mais au sein même du gouvernement, les défenseurs d'une panthéonisation de Gisèle Halimi pourront compter sur une alliée, Élisabeth Moreno, la ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. "Je reste déterminée dans cet objectif, même si je sais que les processus de panthéonisation peuvent être longs et complexes car ils nécessitent dialogue et consensus", a-t-elle affirmé à l'AFP. Les associations, qui s'étaient déjà réunies en octobre 2020 devant le Panthéon réfléchissent, quant à elles, d'ores et déjà à de nouvelles mobilisations.

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