Pourquoi les diplomates du Quai d'Orsay font-ils grève ce jeudi ?

Il s'agit d'une mobilisation inédite d'un corps peu porté sur la contestation, qui entend protester contre des réformes qui compromettent, selon lui, l'efficacité et le prestige de la diplomatie française.

C'est un petit séisme qui fait trembler les couloirs feutrés du Quai d'Orsay. Ce jeudi, un mouvement rarissime de grève touche le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Il s'agit uniquement du deuxième appel à la grève de l'histoire de cette maison traditionnellement discrète et loyale, le premier ayant eu lieu en 2003. Preuve, que le malaise est profond.

"Rien qu'une grève est déjà un événement en soi", explique Olivier Da Silva, diplomate et syndicaliste CFTC, estimant qu'il s'agit d'un "cri d'alarme". "Naturellement on ne menacera jamais la protection de nos compatriotes et de nos intérêts. On appelle à cesser le travail dès l'instant où ça ne menace pas la continuité de la défense de nos intérêts", poursuit-il.

Pourtant, depuis plusieurs semaines, les tribunes dans les médias et les mobilisations sur les réseaux se multiplient, jusqu'à cet appel à la grève lancé par 500 agents du ministère, soutenu par une intersyndicale regroupant la CFTC, la CGT, Solidaires, la FUS, dans une tribune publiée dans les colonnes du Monde.

Mise "en extinction" des deux corps historiques de la diplomatie française

Le point déclencheur de cette mobilisation: la réforme de la haute fonction publique voulue par Emmanuel Macron. Née en réponse à la crise des Gilets jaunes, elle est notamment symbolisée par la suppression de ENA et entend surtout secouer des carrières jugées trop linéaires et permettre plus de diversité et de transversalité.

Le décret publié le 17 avril dernier prévoit la mise "en extinction" des deux corps historiques de la diplomatie française, les conseillers des affaires étrangères et les ministres plénipotentiaires. Les diplomates (environ 800 concernés) rejoindront ainsi le nouveau corps des "administrateurs de l'État" qui regroupera l'ensemble des fonctionnaires formés par le nouvel Institut national du service public.

Conséquence: les hauts fonctionnaires, dont ceux du Quai d'Orsay, ne seront plus rattachés à une administration spécifique mais seront, à l'inverse, amenés à en changer régulièrement. Ils pourront ainsi passer, par exemple, du Quai d'Orsay au corps préfectoral puis à l'inspection générale des finances au cours de leur carrière.

"On ne s’improvise pas diplomate"

"Nous ne sommes pas interchangeables". Avec cette réforme, les diplomates en grève ce jeudi craignent la disparition de la "diplomatie professionnelle". Selon eux, il s'agit là de la négation de la spécificité de leur métier et de l'expertise qu'il requiert, au profit d'un modèle technocrate prônant la mobilité des hauts fonctionnaires.

"On ne s’improvise pas diplomate. C’est vraiment un apprentissage qui s’acquiert sur le terrain, au gré des affectations", s'insurge auprès de l'AFP un ancien ambassadeur. "J'ai le plus grand respect pour mes collègues des autres administrations mais je ne sais pas faire leur travail et ils ne savent pas faire le mien", poursuit un ambassadeur en poste sous couvert de l'anonymat.

Vers une perte d'influence diplomatique ?

Alors que le corps diplomatique français constitue le troisième réseau international derrière les Etats-Unis et la Chine avec près de 13 500 agents, les grévistes s'inquiètent de la perte d'influence de la diplomatie française avec cette réforme. Pour Dominique de Villepin, ancien ministre des Affaires étrangères, il s'agit même là d'une "faute historique".

"Nos adversaires se frottent les mains. Ils se demandent à quoi l’on joue. Et nos alliés, qui ont besoin d’interlocuteurs chevronnés, se demandent à qui ils parleront. C’est un risque que nous prenons avec nos ambitions en matière de politique étrangère", confie Olivier Da Silva.

Un malaise qui dure

Si la réforme de la haute fonction publique est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, cette grève inédite est en fait l'aboutissement d'une gronde qui monte depuis des années dans les rangs du Quai d'Orsay. "Cette décision s’ajoute à des décennies de marginalisation du rôle du ministère au sein de l’Etat, de démembrement et d’affaiblissement au profit d’opérateurs externes et de réduction vertigineuse des moyens", lit-on ainsi dans l'appel à la grève. Par exemple, depuis 2007, le ministère des Affaires étrangères a perdu environ 3 000 agents.

De plus, les relations entre les fonctionnaires du Quai d'Orsay et le président Macron sont tendues depuis le début du premier quinquennat du chef de l'Etat. En 2019, ce dernier avait notamment fustigé un "État profond" au sein de la diplomatie française, souhaitant freiner sa tentative de rapprochement avec Vladimir Poutine.

La nomination récente à la tête du Ministère de Catherine Colonna, diplomate de carrière, n'aura pas freiné les revendications. "Vous pouvez compter sur moi pour ne jamais oublier ni qui je suis ni d’où je viens, et je viens de cette maison", avait-elle pourtant lancé lors de sa prise de fonctions.

#diplo2métier

Pour cette journée de grève, des rassemblements sont prévus devant le ministère à Paris et à Nantes, où se trouve le centre des archives diplomatiques. L'enjeu principal est la mobilisation, notamment car elle est inédite et "pas dans la culture maison" pour rendre les mots de l'appel à la grève.

Fait rare également, de nombreux diplomates, dont des ambassadeurs, ont pris la parole sur les réseaux sociaux pour soutenir le mouvement. Ils ont notamment lancé le hashtag #diplo2métier pour partager leur expérience et souligner l'importance, selon eux, de l'expertise et la spécificité de leur métier.

Article original publié sur BFMTV.com

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