Pourquoi la Chine veut faire entendre sa voix dans la crise israélo-palestinienne

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Pékin a proposé, dimanche, de jouer les médiateurs entre Israéliens et Palestiniens pour trouver une solution à l’escalade des violences depuis une semaine. La Chine n’avait, jusqu'à présent, jamais voulu jouer un rôle de premier plan dans le conflit israélo-palestinien.

Qu’est-ce que la Chine est venue faire dans cette poudrière ? Pékin a annoncé, dimanche 16 mai, sa volonté de servir de médiateur pour d’éventuels pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. Un peu plus tôt, la superpuissance asiatique – qui occupe actuellement la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’ONU – avait "regretté l’obstruction" américaine pour faire adopter une déclaration commune de cette instance appelant à la fin des hostilités dans la région.

Dans un effort coordonné pour souligner l'importance de cette initiative, les médias officiels chinois ont aussi multiplié les articles vantant l’activisme de Pékin dans le dossier israélo-palestinien. Le Global Times a salué, samedi, la "vista" des dirigeants chinois qui reconnaissent l’importance de cette crise alors que "les États-Unis essaient de minimiser le problème palestinien". Andrew Korybko, un politologue américain basé en Russie qui intervient souvent dans les médias chinois et russes pour critiquer les États-Unis, a félicité le "pragmatisme" chinois dans une tribune publié dimanche sur le site de la CGTN, la chaîne chinoise d’information en continu.

Laisser les États-Unis "se casser les dents"

Cette volonté chinoise de se mettre diplomatiquement en avant pour tendre la main aux Israéliens et Palestiniens engagés depuis plus d'une semaine dans un engrenage de violences peut surprendre. Historiquement, Pékin "s’est toujours gardé de s’impliquer dans ce conflit au Moyen-Orient", rappelle à France 24 Erzsébet Rózsa, spécialiste du Moyen-Orient à EuroMeSCo, un réseau de recherche sur la région du bassin méditerranéen, et autrice d’une étude sur l’évolution de l’implication chinoise au Moyen-Orient.

Jusqu’en 2016, Pékin n’avait même pas de doctrine officielle pour le monde arabe alors même que les échanges économiques avec cette région se sont intensifiés depuis près d’une décennie. La Chine voyait le Moyen-Orient essentiellement comme un réservoir à pétrole. La publication de la ligne officielle du régime pour le monde arabe en janvier 2016 a confirmé que Pékin tenait à rester un partenaire purement économique dans cette région. Si les importations d’énergie demeurent le pilier central du commerce entre la Chine et le monde arabe, il est alors aussi question d’investissements dans les infrastructures ou de diversification des échanges.

Mais pas question d’évoquer à voix trop haute le problème israélo-palestinien. "La Chine a longtemps laissé les États-Unis se casser les dents sur ce dossier", souligne Erzébet Rózsa. Cela lui permettait de conserver une image d’acteur neutre, se gardant de froisser quelque susceptibilité politique que ce soit dans la région afin de ne pas compromettre ses chances de faire des affaires.

En coulisse, sa position n’en a pas moins évolué. Traditionnellement, la Chine a plutôt eu tendance à se ranger du côté des Palestiniens. Elle avait notamment refusé de qualifier le Hamas d’organisation terroriste en 2006 après leur victoire aux élections législatives palestiniennes. Cependant, avec la montée en puissance depuis 2013 des "nouvelles routes de la soie" – le large programme d’investissements chinois hors de ses frontières –, "Israël a gagné en importance commerciale aux yeux de Pékin", souligne Erzsébet Rózsa.

Une "alternative aux États-Unis" pour les pays de la région

L’État hébreu occupe même une place à part dans la hiérarchie chinoise des pays de la région puisqu’il est le seul à bénéficier "d’un statut de partenaire en matière d’innovation", souligne Canan Atilgan, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation Konrad Adenauer et autrice d’une étude sur la montée en puissance de la Chine dans la région, contactée par France 24. Une catégorie qui couvre aussi bien des échanges sino-israéliens en matière de nouvelles technologies que pour tout ce qui a trait aux innovations en matière de santé, domaine dans lequel Israël est à la pointe.

L’importance grandissante des intérêts économiques chinois dans la région a inéluctablement poussé Pékin à s’intéresser de plus près aux questions sécuritaires. Quitte à jouer un rôle plus actif dans divers efforts diplomatiques. Ainsi, Pékin a déjà fait office de médiateur en 2017 entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et a tenté de faire entendre à plusieurs reprises sa voix dans le dossier syrien.

Mais dans l’ensemble, "trouver des solutions politiques aux conflits du Moyen-Orient n’est pas une priorité chinoise car Pékin n’a absolument aucune expérience de la dynamique des crises dans la région", souligne Canan Atilgan.

C’est pourquoi l’offensive diplomatique chinoise actuelle dans un dossier aussi sensible que celui de la crise israélo-palestinienne constitue peut-être le début d’une nouvelle étape pour Pékin, d’après les expertes interrogées par France 24. Certes, ce n’est pour l’instant que l’offre de jouer un rôle de médiateur. "Cela n’engage pas à grand-chose", reconnaît Erzébet Rózsa.

Pour elle, l'initiative constitue avant tout un signal que "sur le plus long terme, la Chine se prépare à être plus investie diplomatiquement dans la région". Pékin "essaie de commencer à se projeter, à travers cette crise, sur la scène internationale comme un acteur capable d’offrir une alternative aux États-Unis perçus par les pays arabes comme un médiateur trop partial et trop pro-israélien", poursuit la spécialiste d’EuroMeSCo.

À travers la main tendue aux Israéliens et aux Palestiniens, Pékin cherche surtout à signifier à tous les pays de la région que la Chine se sent prête, d’après Erzébet Rózsa, à endosser le rôle de "superpuissance impartiale" pas seulement intéressée par les importations de pétrole saoudien ou le développement d'un partenariat technologique avec Israël.

La Chine n’a pas encore les épaules pour devenir le nouveau shérif de la région – et ne les aura peut-être jamais. Mais à l’heure où l’Amérique de Joe Biden s'interroge sur son degré d'implication dans la région, cela peut être une manière de dire à des pays qui peuvent regretter les relations privilégiées entretenues avec Donald Trump – comme l’Arabie saoudite – qu’il y a une alternative aux États-Unis.

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