Portugal: les 60 ans des guerres coloniales sur fond de polémiques

·4 min de lecture

La mort d’un héros de guerre contesté, un projet de loi de déportation, des symboles coloniaux menacés de destruction : le difficile travail de mémoire au Portugal.

Un massacre. Un massacre de trop est à l’origine des guerres coloniales portugaises en 1961. Le 15 mars de cette année-là, des guérilleros de l’UPA, l’Union des peuples d’Angola, surgissent dans des villages et des exploitations agricoles, les fazendas, dans le nord de l’Angola. Ils y déciment à la machette femmes, enfants, bébés, des colons blancs, mais aussi des métis et des Noirs ouvriers des colonies. Cet acte d’une rare violence est largement diffusé dans la métropole portugaise, au contraire de ce qui en est l’origine.

Un mois plus tôt, une révolte des paysans qui travaillent pour l’entreprise luso-belge, Cotonang, est maitrisée par une répression sanglante. Les forces armées ont détruit 17 villages au napalm dans la région de Baixa do Kasanje. Un mois après le massacre des guérilleros de l’UPA. Salazar, le dictateur en place à Lisbonne donnera l’ordre d’avancer « vite et fort »: les guerres coloniales d’Angola, Mozambique et Guinée allaient durer treize ans.

Et puis la chape de plomb…

« Il existe un énorme tabou dans la société portugaise en ce qui concerne ces guerres, vécues comme traumatiques par les générations plus vieilles, celles qui ont été contraintes au service militaire dans les colonies, et qui s’en sont remis au silence, en particulier face à leurs enfants », souligne Irène Pimentel, historienne.

Soixante ans après le début des guerres coloniales, le Portugal n’a toujours pas entamé le travail de mémoire. La spécialiste rappelle que la révolution démocratique du 25 avril 1974 a été fomentée par des militaires qui eux-mêmes avaient combattu dans les colonies. Devenus héros, ils ont contribué au silence sur la période. « Une grande partie de l’Histoire doit encore être écrite, aussi bien au Portugal que dans les anciens pays colonisés », souligne Irène Pimentel.

Symboles et polémiques

L’anniversaire des 60 ans du début des guerres coloniales serait relativement passé inaperçu sans les polémiques parfois virulentes qui l’ont entouré. Une des plus marquantes, du point de vue symbolique, concerne le Monument aux Découvertes. Ce monument qui est construit au bord du Tage à Lisbonne représente une caravelle stylisée, destinée à rendre hommage aux grands navigateurs. Placée là en 1960, par la volonté d’un Salazar qui croyait encore à l’éternité de l’Empire.

En février dernier, le député socialiste Ascenco Simões, dans les pages du journal Público, recommandait la destruction du monument « élément de l’histoire particulière que l’Estado Novo de Salazar a fabriqué et qui ne s’intègre pas dans une ville qui se veut innovatrice et ouverte à toutes les sociétés et origines ». Une verrue impérialiste en quelque sorte. On imagine assez bien le tollé de protestations qui s’en suivit. Pourtant le député voulait, dit-il, questionner l’Histoire et la permanence du salazarisme dans la société portugaise, et du silence qu’il impose.

La loi de la déportation

Hasard du calendrier. Le 15 février 2021 on procédait aux funérailles de Marcelino da Mata, le plus décoré des militaires portugais, en présence du chef de l’État et des état-majors des forces armées. Ce lieutenant-colonel guinéen avait fait le choix du camp portugais pendant les guerres coloniales. Figure controversée, il se vantait d’avoir torturé de nombreux « turras », sobriquet donné aux indépendantistes des anciennes colonies. La droite conservatrice a cherché à obtenir un vote solennel à l’Assemblée en l’honneur du controversé Marcelino da Mata, entrainant une vive réaction de Mamadou Ba, dirigeant de SOS Racisme, le qualifiant de « sanguinaire ». Une pétition a alors circulé pour demander la déportation- c’est le mot employé- de Mamadou Ba. Dans le même temps, le parti d’extrême droite Chega ! déposait un projet de loi d’extradition et de déchéance de la nationalité pour les auteurs de crimes contre l’histoire et les symboles du pays.

« Au Portugal des mouvements réactionnaires ont décrété l’antiracisme comme ennemi public. La pétition contre moi s’inscrit dans une tentative de reconfiguration de l’espace politique conservateur pulvérisé par l’élargissement de la base sociale de l’extrême droite, avec le Chega ! » analyse Mamadou Ba. Pour le militant luso-sénégalais ce qui importe est de « convoquer la responsabilité en faveur d’un engagement politique pour éviter la perpétuation d’un imaginaire colonial qui alimente le racisme et les préjugés raciaux ». Le dirigeant anti-raciste considère qu’il s’agit de manœuvre pour détourner l’attention des dénonciations du racisme et son lien avec le passé colonial. Une omerta qui favorise l’émergence de partis nostalgiques comme le Chega !

Les historiens portugais suivent avec attention les démarches de l’historien Benjamin Stora et son rapport sur l’Algérie. Le Français dit qu’il faut dépasser la phase du pardon qui empêche trop souvent d’écrire l’Histoire. Le Portugal n’a pas encore franchi ce cap. Mais les espoirs sont permis. Mamadou Ba a intégré le Groupe de travail sur la prévention et le combat contre le racisme et la discrimination, créé par l’État.