"Porter un masque et télétravailler me libèrent (temporairement) de l'injonction de sourire"

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·6 min de lecture

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les trois femmes que nous avons interrogées aiment porter le masque de protection contre le Covid-19. Elles y trouvent une forme de tranquillité et ne s'obligent plus autant à sourire dans l'espace public. Le télétravail aussi offre un repos inespéré à leurs zygomatiques.

Crédit Getty
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Porter un masque de protection contre le Covid-19 a a priori tout d'une corvée. Il faut veiller à en avoir toujours un sur soi, le changer régulièrement, éviter de le toucher. Et supporter la chaleur qu'il fait dessous, surtout en plein été. Pourtant, certaines personnes y trouvent des avantages non négligeables, qui leur donneraient presque envie de ne jamais l'ôter.

Il y a des jours où je n'ai vraiment pas envie d'être observée, et le fait de devoir porter un masque me donne l'impression d'être un peu protégée.

Si Linda apprécie tant de faire les boutiques en ce moment, ce n'est pas seulement car le confinement l'en a trop longtemps privée. La vingtenaire francilienne s'y sent plus dans sa bulle qu'avant, moins obligée d'interagir avec les vendeurs lorsqu'elle préfère rester en paix. Et elle le doit, dit-elle, au port du masque. “Quand j’entre dans un magasin, je ne prends plus autant la peine qu'avant de sourire, car je sais que ce ne sera de toute façon pas remarqué. Quelque part je me sens plus libre, et moins coupable de ne pas être très chaleureuse”.

Dorine, Parisienne de 32 ans, ne s'en plaint pas non plus. Celle qui se dit “très sensible aux regards des autres” a très vite compris que le masque deviendrait son allié, notamment dans les transports en commun : “il y a des jours où je n'ai vraiment pas envie d'être observée, et le fait de devoir porter un masque me donne l'impression d'être un peu protégée”. Complexée par sa “resting bitch face”, comprenez son visage peu avenant au repos, elle apprécie de ne plus avoir à s'en préoccuper : “Je ne me demande plus si j'ai l'air d'une dépressive ou d'une peste, je me laisse tout simplement aller”.

Afficher un visage agréable en toutes circonstances est une charge émotionnelle

Si ce relâchement lui fait tant de bien, c'est que Dorine se met d'ordinaire une énorme pression pour offrir un visage agréable au monde. Et ce, pense-t-elle, surtout depuis le début de sa vie active. “À cette période, deux connaissances qui m'avaient aperçue dans le métro sans que je le sache, m'ont dit en l’espace de peu temps ‘tu avais l'air au bout de ta vie’ et ‘tu paraissais triste’. J'ai mal supporté de renvoyer cette image, et depuis j’essayais inconsciemment de garder toujours un visage ouvert. Mais c'est usant”, confie-t-elle. Sans le savoir, Dorine souffrait de l'injonction sociale de sourire, placée principalement sur les épaules des femmes. “Un petit sourire ?” “Tu fais la tête ?”, “Cache ta joie !” etc, il n'y a qu'à voir les commentaires laissés sous une photo de femme sans sourire sur les réseaux sociaux pour comprendre que certains le considèrent comme un dû.

En retournant travailler au bureau, j'ai dû reprendre les sourires de politesse et autres gestes sociaux, qui ajoutés les uns aux autres m'épuisent. Avant cela, je ne m'en rendais vraiment pas compte, c'était vraiment intégré à ma façon de fonctionner

Une attente souvent intériorisée par les femmes, qui auraient tendance à sourire beaucoup plus souvent et largement que les hommes, selon Nicolas Guéguen, auteur de Pourquoi faut-il sourire si l’on est pas beau ?. Mais afficher des émotions positives pour que les autres se sentent bien, demande des efforts. “C'est pas naturel, c'est un travail émotionnel”, expliquent à ce sujet les youtubeuses féministes québécoises Les Brutes.

Pas étonnant donc que certaines trouvent un bénéfice à laisser tomber ce masque social, grâce au masque anti-Covid. Mais ce dernier n'est pas le seul à les en soulager : l'avènement du télétravail aussi.

Le télétravail permet de lâcher de temps à autre le masque social

Bianca adorait aller travailler dans l'open space de son lieu de travail, avant les événements liés au Covid-19. Alors au début du confinement, elle a dans un premier temps un peu souffert de se retrouver loin de ses collègues. Mais quand deux mois et demi plus tard, elle a dû retourner au bureau, elle s'est rapidement sentie épuisée. “Je me suis demandée pourquoi j'étais si fatiguée, alors que je faisais les mêmes horaires de boulot que pendant le télétravail. Contrairement à ce que certaines personnes ont invoqué, ce n'était pas la faute à mes trajets, plutôt courts et agréables”. Au bout de quelques jours, la Parisienne a fini par comprendre : le fait de devoir travailler de nouveau sous le regard d'autres personnes la poussait à être dans le contrôle. “Sans être quelqu'un de faux, j'ai dû reprendre les sourires de politesse et autres gestes sociaux, qui ajoutés les uns aux autres m'épuisent. Avant cela, je ne m'en rendais vraiment pas compte, c'était vraiment intégré à ma façon de fonctionner”.

Sourire dans le cadre de son travail peut sembler très positif, mais le faire toute la journée peut être épuisant

Bianca l'a bien réalisé, tâcher de se rendre agréable au travail, soit plus de 35 heures par semaine, n'a rien d'anodin. Une étude américaine menée par des scientifiques des universités d'État de New York à Buffalo et de Pennsylvanie, a d'ailleurs révélé que plus on y adopte un sourire de façade, plus on a tendance à enchaîner les verres d’alcool à la fin de la journée. “Sourire dans le cadre de son travail peut sembler très positif, mais le faire toute la journée peut être épuisant”, décrypte Alicia Grandey, co-autrice de l’étude. “Le fait de simuler et de réprimer des émotions face aux clients impacte directement la consommation d'alcool des employés. Plus ils doivent contrôler leurs émotions négatives au travail, moins ils sont capables de contrôler leur consommation d'alcool après le travail”.

Plus consciente de ce fait, Bianca a demandé à rester en télétravail au moins un jour par semaine. Pour le reste de ses activités, elle a remarqué que le masque de protection ne changeait rien à sa façon de fonctionner, contrairement aux autres interviewées : “je pourrais arrêter de sourire vu qu'on ne voit pas ma bouche, mais je suis incorrigible. J'adresse automatiquement des sourires de politesse avec mes yeux”.

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