Le port du masque obligatoire dès 6 ans : “Comment voulez-vous apprendre à lire avec un masque ?”

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Après un vote, jeudi, à l’Assemblée nationale, le port du masque est désormais rendu obligatoire, en France, aux enfants du primaire, dès l’âge de six ans. Une mesure saluée par les professionnels de santé mais qui risque de compliquer la tâche des enseignants.

Les jeunes écoliers feront leur rentrée masqués en France. Pour tenter de freiner la propagation du Covid-19, le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé, jeudi 29 octobre, que le port du masque serait désormais obligatoire dès l’âge de 6 ans. Une mesure votée en urgence à l’Assemblée nationale, après un avis rendu la veille par le Haut Conseil de santé publique, a précisé le chef du gouvernement. Depuis août dernier, l’OMS avait invité les gouvernements à considérer le port du masque chez les jeunes enfants. Mais si la mesure est saluée par les professionnels de santé, elle peine à faire l’unanimité au sein du monde enseignant.

“C’est un pansement sur une jambe de bois”, résume au téléphone Louise Gury, professeure des écoles à Saint-Herblain, près de Nantes, et membre du syndicat SUD Éducation. “La mesure a été prise dans l’urgence pour rassurer les parents et les enseignants mais cela risque de nous compliquer la tâche en classe. Lorsqu’ils sont si jeunes, les enfants sont incapables de porter le masque toute une journée. Ils vont jouer avec, l’enlever, le remettre, le toucher etc. On risque de passer notre journée à fliquer les élèves, plutôt qu’à faire de la pédagogie”, regrette-t-elle.

Une difficulté pour apprendre à lire

Une inquiétude partagée par Emmanuel Ruellan, professeur dans le primaire en Gironde. “Imposer le masque aux élèves du cycle 3 - c’est-à-dire à ceux en CM1, CM2 et 6e - nous paraissait plus judicieux. Même si la différence de traitement entre les classes aurait pu ne pas être comprise par tous les élèves... C’est un vrai casse-tête”, reconnaît ce membre du syndicat Sgen-CFDT. Autre problème de taille soulevé par la profession, le masque peut compliquer l’apprentissage de la phonétique et de la lecture chez les plus jeunes. “Comment voulez-vous apprendre à lire avec un masque ? Il faut que l’enfant apprenne à positionner sa langue et sa bouche pour prononcer les sons correctement. On ne pourra tout simplement plus les corriger si on ne voit pas leurs lèvres”, remarque Louise Gury.

Porter un masque limite également la communication non-verbale. “On percevra beaucoup moins leurs ressentis, leurs impressions. Les enfants ont pourtant besoin de jouer avec le texte, de transmettre des émotions par la lecture, la poésie”, ajoute l’institutrice. De la même façon, le port du masque risque encore de compliquer l’apprentissage chez les élèves autistes. “La communication visuelle est très importante pour eux. Il y a quelques mois, nous avions demandé à ce que les enseignants et les AVS (auxiliaires de vie scolaire) disposent de masques transparents pour ces enfants… Nous attendons toujours”, ironise Charles Allain, professeur remplaçant de la petite section jusqu’au CM2 à Paris.

“Le port du masque ne peut pas tout”

À quelques jours de la rentrée, la mesure bouscule l’organisation déjà fragile de nombreux établissements scolaires. Institutrice à Nantes, Annabelle Cattoni, avoue se sentir “dans le flou total”. “On n’a pas encore reçu de protocole clair de la part de l’Éducation nationale, on n’est absolument pas préparés”, soupire l’enseignante. Si les professeurs se félicitent de voir les écoles restées ouvertes pendant le confinement, beaucoup peinent à comprendre la stratégie du gouvernement. “Depuis le début, on répète qu’il faut alléger les classes pour limiter le virus. Cela demande d’embaucher du personnel, de donner plus de moyens aux enseignants car le port du masque ne peut pas tout”, note Louise Gury qui rappelle que SUD Education réclame, depuis le printemps, un “plan d’urgence pour l’éducation”.

Parmi les mesures souhaitées, le syndicat insiste sur “l'acquisition massive” de masques par l’Éducation nationale “pour qu’ils puissent être donnés gratuitement aux personnels et aux élèves en quantité suffisante”. Une demande qui, jusqu’ici, peine à être entendue et qui inquiète désormais sérieusement le personnel du primaire. “Qui va payer tous ces nouveaux masques ? Si on doit les changer toutes les 4 heures, imaginez le coût que cela représente pour une famille, qu’elle soit en difficulté ou non d’ailleurs ! L’État doit prendre ses responsabilités”, estime Louise.

Se sentant en partie délaissés par leur hiérarchie, nombre d’enseignants vont devoir affronter, le 2 novembre, une rentrée toute particulière, entre ces nouvelles restrictions sanitaires et l’hommage national rendu à leur collègue tué, le 16 octobre dernier à Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines. “Cela fait beaucoup, vous reconnaîtrez. J'ai parfois l’impression de subir les choses, d’être un bouchon dans l’océan. Mais on tient bon et on se laisse porter en attendant des jours meilleurs...”, conclut Emmanuel Ruellan.