Non, ce pont n'a pas été construit "illégalement" sans l'accord de la République démocratique du Congo

Dans un contexte de fortes tensions entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, un message viral depuis le 29 mai prétend qu’un pont a été érigé sur une frontière entre les deux pays sans l’accord de la RDC. C’est faux, ont expliqué des autorités de ce pays à l’AFP. Ce pont est utilisé pour acheminer le matériel devant servir à la construction d’un barrage qui bénéficiera à la RDC, au Rwanda et au Burundi. 

"Un pont découvert à Ruzizi entre la RDC et le Rwanda. Un pont jeté illégalement sans l'accord des autorités de la RDC depuis 2011", affirme l’auteur d’un message viral sur Facebook, Twitter (1) et Whatsapp.

Capture d’écran d’une publication sur Facebook, réalisée le 3 juin 2022

"C’est par ce pont que l’armée rwandaise traverse dans la province du Sud-Kivu (dans l’est de la RDC, limitrophe au Rwanda et au Burundi, NDLR) à tout moment qu’ils veulent", commente un internaute. Un autre soupçonne que ce pont serve de "passage clandestin" aux "militaires rwandais déguisés en rebelles congolais".

Capture d'écran de la géolocalisation du Sud-Kivu sur Google Map, réalisée le 2 juin 2022

Ces réactions hostiles au Rwanda s'inscrivent dans un regain de tensions entre la RDC et son voisin.

Un climat politique et sécuritaire houleux

La résurgence d'une ancienne rébellion rwandaise dans le Nord-Kivu, une des riches provinces de l'est de la RDC, vient en effet de provoquer une nouvelle crise avec le Rwanda. Kinshasa accuse Kigali de soutenir les rebelles du "Mouvement du 23 mars" (M23), une rébellion tutsi qui avait été défaite par l'armée congolaise en 2013.

Depuis avril, la région frontalière est le théâtre d'affrontements entre forces armées congolaises et les rebelles du M23. Ainsi le 6 juin, deux militaires congolais ont été tués et cinq autres blessés dans une attaque des rebelles du groupe M23 dans l'est de la RDC, a indiqué l'armée.

Cependant, le pont dont l’image circule sur les réseaux sociaux n’a pas été construit par le Rwanda, sans l'accord de son voisin.

Ce pont, explique Ricky Ombeni, correspondant de l'AFP dans l'est de la RDC, se situe "à peu près à cinquante kilomètres au sud de la ville de Bukavu dans le Sud-Kivu. Il est situé sur la rivière Ruzizi qui sépare la RDC et le Rwanda. Ce pont est même visible de loin pour ceux qui prennent la route Bukavu-Uvira en passant par les escarpements de Ngomo".

"Il a été construit pour faciliter l'acheminement des matériaux de construction du barrage hydroélectrique +Ruzizi 3+ et le passage des ingénieurs devant effectuer des travaux de recherche pour ce projet", explique Marc Malago, vice-gouverneur de province du Sud-Kivu.

Il ajoute que c’est un projet dont bénéficieront le Rwanda, le Burundi et la RDC. "Que les gens ne se laissent pas intoxiquer par ce qui circule sur les réseaux sociaux", réagit-il.

"Dire que c'est un pont que le Rwanda a construit illégalement pour permettre à ses militaires de s'infiltrer au Congo, c'est faux"', martèle lui aussi Matabaro Migabo, chef du groupement des chefferies de la localité de Kamanyola où est érigé le pont, côté congolais. "C’est un ouvrage régional faisant partie du projet de construction du barrage Ruzizi 3 entamé en 2011 et qui intègre aussi bien la RDC, Rwanda et le Burundi", poursuit-il.

Ce dernier indique que le pont est érigé dans une zone surveillée de part et d'autre par les forces armées des deux pays.

"Le projet Ruzizi 3 a commencé en 2011 par le traçage des routes; et le pont lui-même a été construit entre 2014 et 2015 par l'entreprise rwandaise Seburikoko Emmanuel sous financement de l'Union européenne", précise un consultant de cette entreprise, contacté par le journaliste de l'AFP Ricky Ombeni.

Photographie du pont de Ruzizi en 2017 ( Wendo Lushinji Joes)

Photographie du pont de Ruzizi prise en novembre 2021 ( Wendo Lushinji Joes)

 

 

Projet de construction de la centrale hydroélectrique Ruzizi 3

Selon un document publié par la Banque africaine de développement (Bad), le projet de la centrale hydroélectrique régionale de Ruzizi 3 implique bien "le Burundi, la République Démocratique du Congo et le Rwanda". Il est, selon l’Union européenne, "un projet énergétique ambitieux pour la région des Grands lacs". Cependant, selon un état des lieux récemment publié par la Bad, la construction de cette infrastructure a pris du retard à cause de deux ans de pandémie du Covid.

"Les longues négociations des accords de projet et la pandémie du Covid 19 ont retardé la phase de développement du projet et en particulier la clôture financière.  Cependant, avec la finalisation des études complémentaires et l’allègement des restrictions liées à la pandémie du Covid 19, les bailleurs de fonds et toutes parties prenantes sont mobilisés pour l’instruction du projet", indique cette note de la Bad.

Le point sur la situation à Kinshasa

Dans les commentaires qui accompagnent la publication virale, des internautes affirment que ce pont sert de passage à des militaires rwandais pour pénétrer en RDC. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, a lui affirmé lors d'une conférence de presse le 31 mai qu’"il n'y a pas de présence de soldats rwandais en RDC".

Le Rwanda a accusé les forces armées congolaises d'avoir tiré des roquettes sur son territoire et a déclaré que deux de ses soldats avaient été enlevés lors d'une patrouille par les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe rebelle actif dans l'est de la RDC.

Des réfugiés dans une école de Kibati, au nord de Goma, après des combats ayant éclaté près de la ville de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, le 24 mai 2022, un jour après que le Rwanda voisin a accusé l'armée congolaise de bombarder son territoire. ( AFP / ESDRAS TSONGO)

A la demande du président angolais, João Lourenço, médiateur dans cette crise diplomatique , le président de la RDC, Félix Tshisekedi, a accepté de libérer les deux soldats rwandais récemment capturés sur le territoire de la RDC. "Cette mesure est destinée à aider à réduire la tension dans les relations entre les deux pays", ont indiqué les services de M. Lourenço, le 31 mai.

M. Lourenço a ensuite eu une conversation par visioconférence avec le président rwandais Paul Kagame, a aussi déclaré le porte parole de la présidence angolaise.

Suite à ces entretiens, les dirigeants rwandais et congolais sont parvenus à "un accord" pour se rencontrer en face-à-face dans la capitale angolaise.

Des centaines de personnes ont manifesté contre le Rwanda le 26 mai à Kinshasa, la capitale, et Bukavu (est), réclamant la rupture des liens avec Kigali, accusée de soutien à des rebelles.

Les deux pays voisins entretiennent des relations tendues depuis le génocide au Rwanda en 1994.

Depuis l'arrivée massive en RDC de Hutu rwandais accusés d'avoir massacré des Tutsis durant le génocide, le Rwanda a été régulièrement accusé par Kinshasa d'incursions au Congo et de soutien à des groupes armés dans l'est du pays.

Les relations s'étaient apaisées avec l'accession au pouvoir début 2019 de Félix Tshisekedi, qui a rencontré à plusieurs reprises son homologue rwandais Paul Kagame. Mais le regain d'activité du M23 a ravivé les tensions.

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