Des pommes, des poires et des... beignets

En 1747, James Lind, médecin de marine écossais, a fait une découverte qui continue d’influencer nos conceptions sur ce qu’est une alimentation saine. Lind avait sur son navire beaucoup de malades atteints du scorbut, maladie tristement célèbre parmi les marins. A l’époque, la flotte anglaise perdait plus d’hommes du fait du scorbut que des batailles navales. Toutes sortes de traitements étaient alors en vogue, mais aucun n’avait été testé. Les médecins n’étaient guère enclins à faire des expériences. Lind, en revanche, si. A bord du Salisbury, il choisit douze matelots atteints du scorbut, les enferma dans l’infirmerie, les nourrit tous de la même manière et essaya sur eux six traitements populaires, dont l’un consistait en deux oranges et un citron à manger chaque jour. Au bout de six jours, les fruits vinrent à manquer, mais l’expérience avait réussi. Un des deux consommateurs d’oranges put retourner au travail et le deuxième fut affecté à l’infirmerie pour s’occuper des dix autres malades. En 1804, l’amirauté anglaise valida enfin la découverte de Lind et le scorbut disparut de la flotte anglaise sans que la raison de l’efficacité des citrons ait été élucidée. Ce n’est qu’en 1932 que vint l’explication : les oranges et les citrons contiennent une substance invisible qui prévient et guérit le scorbut. On lui a donné le nom de “vitamine C”.

Qui ne serait prêt à manger des fruits contre le cancer ?

La découverte de Lind a fait du fruit le symbole d’une alimentation saine. Ce qui explique, par exemple, que l’Union européenne subventionne la distribution de fruits aux enfants dans les écoles. Mais tout cela a-t-il encore un sens en 2007 ? Le scorbut ne sévit plus aux Pays-Bas, sauf chez certains clochards ou chez des personnes âgées laissées à elles-mêmes. Le Néerlandais moyen ingère près de 100 mg de vitamine C par jour, ce qui est nettement supérieur à la quantité nécessaire pour éviter d’attraper le scorbut. Même sans manger de fruits, on ingurgite suffisamment de vitamines en consommant des légumes, du lait, des pommes de terre et de la viande. L’idée que les fruits contiennent des substances invisibles susceptibles de prévenir les maladies a pourtant survécu à la disparition du scorbut. Elle a reçu une forte impulsion lors de l’enquête sur le cancer effectuée il y a vingt-cinq ans. Des chercheurs avaient alors demandé à un grand nombre de patients atteints d’un cancer quelle était leur alimentation avant de tomber malades et leurs réponses avaient été comparées à celles de volontaires en bonne santé. Il en est chaque fois ressorti que les cancéreux avaient mangé moins de fruits (et moins de légumes) que les personnes en bonne santé. Un résultat enthousiasmant. Qui ne serait prêt à manger chaque jour des pommes et des bananes pour éviter le cancer ?
L’hypothèse a cependant fait long feu. Les volontaires en bonne santé qui participent à de telles études ne sont à vrai dire pas comparables à la moyenne de la population. Ils s’intéressent aux questions de santé et mangent souvent plus de fruits que la moyenne des malades dans les hôpitaux. Pour exclure ce facteur, on a donc interrogé sur leurs habitudes alimentaires des centaines de milliers de personnes encore en bonne santé et, dix ans plus tard, on a regardé qui parmi elles avait ou avait eu un cancer. Aucun lien particulier entre la consommation de fruits et cette maladie n’est alors apparu. Dès lors, les spécialistes pensent que les fruits ont peu d’effets pour contrer la plupart des types de cancer. Pourtant, on pensait avoir trouvé, il y a une quinzaine d’années, une catégorie de substances que les fruits contiennent et qui ont une action salutaire : les flavonoïdes. Ce sont des antioxydants, qui empêchent l’altération des protéines et de l’ADN par des radicaux libres oxygénés. On trouve des flavonoïdes – appelés aussi polyphénols – dans le thé, les fruits, les légumes, le vin rouge. On a longtemps espéré que les antioxydants avaient des vertus préventives contre les maladies cardio-vasculaires et le cancer, affections que l’on associait à des effets nocifs de l’oxygène. Mais la vitamine C et la vitamine E sont aussi des antioxydants et il s’avère que ces vitamines, même en grandes quantités, ne préviennent ni les infarctus ni les cancers. L’impact des flavonoïdes reste par conséquent incertain.
Il ne faut donc pas attendre de miracles des vitamines présentes dans les fruits, qui ne sont plus pour nous la merveilleuse source de santé qu’ils représentaient pour les matelots du XVIIIe siècle. Aucun fruit ne contient de la vitamine D, de la vitamine B12 ou de l’iode, les trois principaux nutriments qui ne sont pas assez consommés par certains Néerlandais. Les fruits sont à vrai dire surtout bons pour ce qu’ils ne contiennent pas. Ce sont des en-cas ou des desserts inoffensifs qui recèlent peu de calories : une pomme contient moins d’un quart des calories contenues dans une barre de Mars.

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