"La politique, c'est pas un métier": députés issus de la majorité, ils arrêtent après un seul mandat

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À sept mois des législatives de 2022, plusieurs parlementaires élus avec l'étiquette LaREM en 2017 ont déjà décidé de ne pas briguer un second mandat. Un choix à rebours des pratiques habituellement observées à l'Assemblée, mais assumé.

Sur la photo de famille, ils posaient tout sourires ce 24 juin 2017 devant les imposantes colonnes corinthiennes de la cour d'honneur de l'Assemblée nationale. Dans l'intervalle, certains sont sortis du cadre. De 308 au moment de leur élection, les députés La République en Marche (LaREM) ne sont plus que 268 à sept mois de la fin de la législature. Au gré des départs, le groupe a perdu sa majorité absolue au Palais-Bourbon en mai 2020.

À l'issue des prochaines législatives, les 12 et 19 juin prochains, qui figurera encore sur le cliché ? En 2017, l'installation de l'actuelle législature avait constitué le plus grand renouvellement politique de la Ve République, avec quelque 400 nouvelles têtes. Certains de ces "primo-députés", souvent entrés en politique dans le sillage d'Emmanuel Macron, ont déjà fait le choix de ne pas rempiler.

Les 308 députés La République en Marche, le 24 juin 2017 à l'hôtel de Lassay © GILLES BASSIGNAC / AFP
Les 308 députés La République en Marche, le 24 juin 2017 à l'hôtel de Lassay © GILLES BASSIGNAC / AFP

"Laisser la place aux jeunes"

Sa décision, Bruno Bonnell assure l'avoir prise avant même de se présenter en 2017. Le député du Rhône, poids-lourd de la majorité, expose aujourd'hui à BFMTV.com avoir voulu se faire élire "pour l'oxygénation de l'Assemblée nationale" en faisant entrer plus de personnalités de la société civile, "mais qu'il ne fallait pas en faire un métier". "Il faut laisser la place aux jeunes", argue l'entrepreneur de 63 ans, tête de liste malheureuse de LaREM aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes.

En se retournant sur ces presque cinq années d'allées et venues entre Paris et sa circonscription, l'élu de Villeurbanne se dit "fier du bilan", malgré une "mandature un peu tronquée" à son sens par les crises des gilets jaunes et du Covid-19.  

"Sur les cinq ans, on a eu 18 mois où on a marché sur trois cylindres", philosophe-t-il.

S'il dit ne pas vouloir s'ériger "en modèle" pour ses collègues, Bruno Bonnell craint que les mandats à rallonge ne soient "ce qui a éloigné les Français de la politique, parce que c'est devenu un métier". "Ça peut améliorer l'expertise technique, mais ça peut aussi émousser la fraîcheur du bon sens", croit-il savoir. 

Bruno Bonnell, le 18 juin 2017 à Lyon © PHILIPPE DESMAZES / AFP
Bruno Bonnell, le 18 juin 2017 à Lyon © PHILIPPE DESMAZES / AFP

Il voit dans sa position initiale quelque chose qui lui a donné "une liberté de parole totale" durant son mandat et ne compte pas pour autant quitter la politique. La suite ? "Ça peut-être dans le parti." Il explique qu'il fera en tout cas "plus que campagne pour Emmanuel Macron" (qui n'est pas encore officiellement candidat).

"Quel poids a un député de la majorité ?"

Florence Granjus affirme aussi avoir promis d'entrée de jeu que ce mandat serait le seul. Accusée de harcèlement par deux anciens collaborateurs parlementaires, elle nie les faits. Si l'affaire est actuellement en cours de départage aux prud'hommes, indique-t-elle, la députée des Yvelines allègue qu'elle n'a en rien participé à sa décision de ne pas se représenter, prise selon elle dès sa campagne de 2017.

"La politique, on est de passage, c'est pas un métier", signifie à BFMTV.com l'élue, cadre à Pôle Emploi de profession, au diapason de Bruno Bonnell. "Quand vous vous présentez pour un deuxième, troisième, quatrième mandat, vous êtes peut-être moins libre pour porter vos convictions", émet la parlementaire LaREM, qui n'avait jamais été élue ni encartée avant 2017. 

"Un deuxième mandat, c'est certainement beaucoup plus simple qu'un premier, on est plus à l'aise… Je comprends tout à fait qu'on puisse vouloir en faire un autre, mais je pense qu'il faut un renouvellement", prône-t-elle.

La parlementaire garde en tête les critiques entendues au moment de son arrivée au Palais-Bourbon : "Tout ce groupe parlementaire, 300 députés, on ne connaissait rien à l'Assemblée nationale, on était raillés, moqués… (...) Je me suis dit, j'arrive dans un monde qui n'est pas bienveillant." Elle se remémore s'être soufflée en son for intérieur "je ne suis pas dans une cour d'école, je suis à l'Assemblée".

La députée LaREM Florence Granjus pose une question au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 12 février 2019. © JACQUES DEMARTHON / AFP
La députée LaREM Florence Granjus pose une question au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 12 février 2019. © JACQUES DEMARTHON / AFP

A posteriori, elle voit cet événement comme "un beau pari" : "Par la force des choses, on s'est tous mis au travail et je pense qu'on ne fait pas moins bien que des vieux politiques", juge-t-elle. Si l'élue jure avoir beaucoup travaillé dans sa carrière, elle confesse avoir découvert avec la députation "les journées de 18 heures de travail". Aujourd'hui, elle confie être "claquée". 

Au crépuscule de son mandat, Florence Granjus dit avoir vécu une "superbe expérience" et "appris plein de choses", mais s'interroge :

"Quel poids a un député de la majorité sur le vote des lois ?", évoquant le fait que "pour certaines personnes ça peut être frustrant".

Elle raconte notamment s'être abstenue lors du vote de plusieurs textes portés par LaREM, comme la controversée loi asile et immigration. Cela ne l'empêchera pas pour autant de faire campagne pour la réélection d'Emmanuel Macron.  

"On a renouvelé quoi dans les pratiques ?"

Frustration similaire, issue identique, mais trajectoire aux antipodes pour Jennifer de Temmerman. 

"Le sentiment que j'ai eu, c'est qu'on me demandait de ne pas penser à LaREM", vitupère la députée du Nord.

"Dès qu'on essayait de porter une parole qui n'était pas dans la doxa du groupe, c'était comme si on mettait en péril l'unité de la maison, on était dangereux", poursuit la parlementaire, qui dit avoir décidé de ne pas se représenter au cours de son mandat.

La députée Jennifer de Temmerman, ex-LaREM, dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le 1er juin 2021. © Thomas SAMSON / AFP
La députée Jennifer de Temmerman, ex-LaREM, dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le 1er juin 2021. © Thomas SAMSON / AFP

Élue sous l'étiquette LaREM en 2017 et jamais encartée auparavant, elle a quitté le groupe avec fracas en novembre 2019, expliquant ne plus retrouver "l'espérance que faisaient naître en (elle) les mots (d')Emmanuel Macron en 2017". Deux mois plus tôt, lors de la rentrée parlementaire, le président avait affirmé devant les députés de la majorité vouloir "regarder le sujet (de l'immigration, NDLR) en face". Une bascule, précipitant son départ. 

"Jamais un discours ne m'a atteint physiquement comme celui-là", certifie-t-elle, parlant de "l'une des pires soirées de (sa) vie politique". Elle affirme qu'elle n'aurait "pas pu continuer à (se) regarder en face" si elle était restée à LaREM.  

Depuis, Jennifer de Temmerman "regrette d'avoir participé à un mensonge collectif". Elle se demande même si la "vague" de nouveaux élus issus de la société civile en 2017 n'était pas un "alibi". "On a donné beaucoup d'espoirs aux Français sur la possibilité de renouveler, et au final, on a renouvelé quoi dans les pratiques ?" regrette la gestionnaire d'établissement scolaire. 

"Quand on voit les gens qui sont positionnés, qui ont des postes, qui ont des missions intéressantes au sein de LaREM, si vous creusez un peu sous le vernis, c'est tous des gens qui à un moment ont eu des responsabilités politiques, ont fait des grandes écoles. Il y en a même certains qui sont de la même promo que notre président…", étaye-t-elle, estimant s'être "fait avoir". 

Et de plaider pour "plus de renouvellement": "Peut-être que ça éviterait ces carriéristes, ces gens qui sont prêts à abandonner leurs grandes idées pour un poste."

"Ce n'est pas un saut dans le vide"

D'autres personnalités ont d'ores et déjà prévu de ne pas se représenter, comme ce macroniste de la première heure, qui requiert l'anonymat car il ne veut "pas en faire tout un pataquès" et pense être "plus utile ailleurs", tout en restant "pleinement à En Marche et soutien du président". Il y a aussi cette élue d'un département rural qui confirme qu'elle n'y retournera pas, mais ne l'a pas encore annoncé dans sa circonscription.

Au printemps 2021, la base de données parlementaire Projet Arcadie a publié un rapport s'intéressant notamment à "l'après" des actuels députés. 62 élus de tous bords ont donné suite. Le travail soulignait que "parmi tous les députés qui ont répondu ne pas vouloir rempiler pour un second mandat, la part la plus importante est issue de la majorité présidentielle", avec 25% d'élus LaREM et une proportion égale au MoDem.

Faut-il croiser cette donnée avec le fait que beaucoup d'élus LaREM étaient novices en politique ? Pour Bruno Bonnell, il est "évident" que le choix de ne pas se représenter est plus facile pour les élus issus de la société civile. Une situation dans laquelle s'inscrivent tous les députés cités dans ces lignes.

Le député LaREM Jean-Baptiste Moreau, alors candidat aux législatives, pose dans son exploitation à Aulon (Creuse), le 13 juin 2017. © PASCAL LACHENAUD / AFP
Le député LaREM Jean-Baptiste Moreau, alors candidat aux législatives, pose dans son exploitation à Aulon (Creuse), le 13 juin 2017. © PASCAL LACHENAUD / AFP

 "Nous, (la société civile, NDLR), ce n'est pas un saut dans le vide", poursuit celui qui se définit comme un "député-paysan". L'élu LaREM de la Creuse n'a pour l'heure pas rendu son arbitrage pour 2022. Il tranchera "au plus tard en janvier", a-t-il fait savoir à BFMTV.com. Il fera campagne pour Emmanuel Macron "dans tous les cas", mais attend d'en savoir plus sur "la ligne programmatique" adoptée. 

"Je n'en fais pas un casus belli, mais j'ai des convictions assez fortes et si le programme de 2022 ne correspond pas à mes convictions, je préfère laisser ma place à quelqu'un d'autre", assume l'élu, qui a notamment travaillé sur la question du cannabis et plaide pour une légalisation encadrée.

Un sujet "pas du tout" préoccupant pour LaREM

Roland Lescure, qui cumule les casquettes de député des Français de l'étranger et de porte-parole de LaREM, ne cille pas devant le fait que plusieurs députés de son groupe ne rempilent pas. "Ça avait été porté comme ça il y a cinq ans : ce n'est pas nécessairement une carrière, ça peut être une expérience, un passage", avance-t-il auprès de BFMTV.com, arguant que cela "permettra de continuer à renouveler le personnel politique."

Lui-même n'a pas encore pris sa décision - "Chaque chose en son temps, d'abord la présidentielle, puis la législative". Il est donc "trop tôt" selon lui pour avoir un chiffrage exhaustif, mais le marcheur estime "assez probable qu'une bonne majorité de la majorité se représente". 

Quoiqu'il en soit, "l'attractivité de la députation est un sujet qui devrait nous préoccuper tous", met-il en garde, car "la réalité, c'est qu'aujourd'hui c'est difficile d'attirer sur ces mandats, d'attirer des talents, des gens d'univers variés".

"On n'a pas de chiffrage, on n'a pas de tableur Excel pour savoir qui veut reprendre un mandat et qui veut s'arrêter là", évacue une source parlementaire au sein de LaREM, jugeant que la question des députés qui ne souhaitent pas remettre leur mandat en jeu n'est "pas du tout" préoccupante.

"Sous la Ve, on n'avait pas l'habitude de voir des parlementaires qui ne font qu'un seul mandat. (...) Il y a beaucoup de choses qui ont changé depuis 2017, on avait l'habitude de voir toujours les mêmes personnes, des députés-maires", ajoute-t-on de même source. Cinq ans après 2017, en marche vers la rénovation du "nouveau monde"?

Article original publié sur BFMTV.com

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