Ce "poison m'a détruite": la vie après le Mediator

Caroline TAIX
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Une boîte de Mediator, le 18 novembre 2010

Paris (AFP) - Etre essoufflée après trois marches, s'endormir tous les soirs avec un bruit de réveil dans la poitrine, et la colère après la perte d'une mère: quatre femmes ont raconté à l'AFP la vie après le Mediator, leur "poison".

- "Une mort lente", Joy Ercole -

"Si vous saviez comme ça a changé ma vie!", démarre Joy Ercole, 71 ans. Les laboratoires "Servier savaient qu'ils vendaient du poison. Des malheureux, comme moi, sont condamnés à une mort lente. Ma vie est fichue".

Elle a pris le Mediator six mois, il y a dix ans. "J'avais beaucoup de sucre dans le sang. Mon docteur m'a dit: "J'ai un médicament qui ne vous fera pas grossir". Il savait que je tenais à ma ligne". "Les deux premiers mois, je vomissais, mon corps le rejetait. Mais mon médecin m'a dit d'insister".

Joy Ercole a eu une valvulopathie (dysfonctionnement des valves cardiaques) puis une embolie pulmonaire. Comme tant d'autres, elle n'a fait le lien que grâce au Dr Irène Frachon qui a révélé le scandale. "Après, j'ai été malmenée par Servier. Ils disaient que j'étais malade avant, mais c'est faux!"

Elle décrit son essoufflement "après le moindre petit effort". "Moi qui étais hyperactive, je ne peux plus monter trois marches". Elle pèse 87 kilos pour 1,55m, 42 kilos de plus qu'avant. Cette habitante de Limoges est "trop fatiguée" pour venir au procès qui démarre lundi. Elle ne peut plus marcher sans caddie. Avec la voix étranglée, elle raconte sa douleur de ne plus voir ses petits-enfants: "ils vivent en Californie et je ne peux pas prendre l'avion à cause de mes problèmes au cœur".

Joy Ercole a été indemnisée par l'Oniam, qui gère le fond public d'indemnisation des victimes du Mediator.

- "Tic tac" dans la poitrine, Patricia Picot -

"Mon endocrinologue m'a prescrit du Mediator en 1994: je voulais perdre du poids après mon premier accouchement. J'en ai pris jusqu'en 2009", raconte Patricia Picot, 67 ans. En 1995, elle a été opérée d'une double valvulopathie. En 2011, elle a subi une nouvelle opération.

Elle est toujours sous antidépresseurs. Elle prend aussi des somnifères, car les valves posées lors de sa dernière opération du cœur "font un bruit de réveil" dans sa poitrine, en s'ouvrant et se refermant. "Tic tac, tic tac, tout le temps". Elle souffre toujours de douleurs thoraciques, "quand le temps est humide" car elle a été "recousue deux fois".

Patricia Picot, qui était chef de service dans une agence immobilière, a été licenciée pour invalidité en 2011 après 25 ans d'entreprise. "Et puis quand j'ai pris un prêt immobilier, j'ai été surtaxée par l'assurance à cause de mes antécédents médicaux. Ils ne m'ont pas assurée pour le décès", poursuit-elle.

Si elle aussi a été indemnisée par l'Oniam, elle attend le procès dans l'espoir de "tourner la page".

- "J'ai été empoisonnée", Sylvie Douchet -

"J'ai pris le Mediator de 2006 à 2009", raconte Sylvie Douchet, d'Amiens. Rapidement elle a perdu les 12 kilos qu'elle avait pris. "Le Mediator a bien fonctionné. Mais des choses bizarres se sont installées lentement dans mon corps: des vertiges, des palpitations, des suées".

"Au bout de dix mois, on m'a découvert une valvulopathie". Elle a continué à prendre le médicament. "Quand le scandale a éclaté, j'ai été envahie par la peur de mourir. Est-ce que je me réveillerai encore demain?".

Sylvie Douchet a 53 ans mais "le corps d'une personne âgée". "Je suis fatiguée. J'ai du mal à marcher. J'ai pris 40 kilos. J'ai honte de moi. Ce médicament m'a détruite".

L'Oniam lui a proposé de l'indemniser à hauteur de 12.000 euros, mais Sylvie Douchet a refusé et attend le procès: "J'ai été empoisonnée, ça mérite plus que ça".

- "Maman s'est étouffée", Lisa Boussinot -

La mère de Lisa Boussinot, Pascale Sarolea, est décédée le 8 mars 2004, à 51 ans. Elle prenait du Mediator depuis 2002.

Mme Sarolea est morte subitement huit mois après la découverte de sa valvulopathie. "Elle s'est étouffée", se souvient sa fille, qui est avocate à Grasse (Alpes-Maritimes). Mais il a fallu attendre six ans pour comprendre les raisons du décès. "Mon père a lu un article sur le livre d'Irène Frachon en 2010. Il s'est dit que ça ressemblait beaucoup". Ils ont rapidement pris contact avec la lanceuse d'alerte, puis ont déposé une plainte au tribunal de Nanterre.

"Quand j'ai découvert que ma mère n'était pas morte à cause de la fatalité mais à cause d'un médicament et d'un laboratoire délinquant, j'étais en colère. Cela a été très douloureux", confie Lisa Boussinot. "Ce médicament qui éclatait le cœur était remboursé par la Sécu, avec les impôts des citoyens!", s'emporte-t-elle.

Sa famille a refusé une indemnisation de Servier. "Notre objectif est de garder notre liberté de parole. Nous voulons que la justice nous entende, notre but est d'informer le public".