Les poètes talibans chantent les louanges de l'émirat islamique

Samiullah Hamas récite de la poésie lors du festival de poésie des fleurs pourpres dans le parc Tap-e-Gul Ghundi, à Charikar, en Afghanistan, le 17 avril 2024 (Wakil KOHSAR)
Samiullah Hamas récite de la poésie lors du festival de poésie des fleurs pourpres dans le parc Tap-e-Gul Ghundi, à Charikar, en Afghanistan, le 17 avril 2024 (Wakil KOHSAR)

Des poètes talibans se produisent devant une foule déjà conquise: ils vont chanter les louanges des maîtres de l'Afghanistan, revenus à Kaboul en 2021. "Ceci est notre victoire", proclame fièrement l'un d'eux, Samiullah Hamas.

Près de la base aérienne désaffectée de Bagram, ancienne plaque tournante des forces de l'Otan, les autorités ont invité une brochette de poètes chargés de tresser des lauriers à l'émirat islamique.

"Cette montagne pleine d'arrogance a été vaincue par des forces extrêmes", proclame un poète présenté comme "Talib Omar", en référence à l'occupation étrangère de l'Afghanistan, de 2001 à 2021.

Dans la grande salle de spectacle, quelques dizaines d'hommes portent des fusils automatiques pendant la lecture de poésie, organisée dans la province de Parwan (centre) et réservée aux hommes.

Les femmes qui ont osé venir sont dirigées vers la sortie par des représentants du ministère de la Prévention du vice et de la Promotion de la vertu, vêtus de leur emblématique blouse blanche de laborantin.

"Nous devons tous être unis, vivre sous le même toit du système islamique et nous tendre la main dans un esprit de fraternité", explique à l'AFP Samiullah Hamas, 22 ans.

"Ce sont les messages que nous transmettons dans notre poésie", affirme le jeune homme rencontré lors de l'événement organisé dans un somptueux parc de centaines d'arbres de Judée en fleurs.

Les talibans sont de nouveau au pouvoir à Kaboul depuis bientôt trois ans et ont imposé leur vision rigoriste de la culture à plus de 40 millions d'Afghans.

- La poésie, passion afghane -

Les médias ont été muselés, la musique de facto bannie, et les visages souvent effacés de panneaux dans les villes.

La petite industrie afghane du film et de la télévision a dépéri, les séries ont disparu des ondes et les cinémas ont presque tous fermé.

Mais la poésie est l'un des rares champs artistiques où les maîtres du pays essaient de faire émerger de la nouveauté.

De tout temps, la poésie a été une passion afghane, traversant les siècles, les divisions ethniques et linguistiques.

Très populaires depuis toujours, le "landai" dans la tradition pachtoune, et le "robay" dans la tradition dari, sont de très courts poèmes faciles à mémoriser.

Ils célèbrent aussi bien l'amour, que l'islam, ou la rébellion. Les femmes se sont saisies de ces poèmes sous les talibans pour exprimer leur colère face aux mesures liberticides dont elles sont victimes.

En organisant des lectures de poésie, le gouvernement taliban tente de conquérir "les cœurs et les esprits", explique Roxanna Shapour, de l'Afghanistan Analysts Network.

Il veut "créer de la cohésion culturelle" pour prouver que "l'Afghanistan est pour tous les Afghans", maintenant que les forces d'occupation ont quitté le pays, décrypte-t-elle.

- "Paix et amour" -

Les poètes "ont joué un rôle important dans la victoire" talibane, dit à l'AFP Mohammad Alim Bismil, un poète afghan connu. "Leurs hymnes étaient diffusés largement", au-delà même des rangs talibans.

Lors de leur insurrection, les talibans ont eu recours à la poésie pour galvaniser leurs combattants.

Ainsi, d'une ballade en 2008:

"Les attaques contre l'ennemi sont pleines de joie

Des fusils entre nos mains et cartouchières sur nos épaules,

Les grenades sur ma poitrine sont pleines de joie".

"Les poèmes d'autrefois louaient l'héroïsme de nos saints guerriers, leur virilité, et cela les motivaient", explique le directeur du Département de l'Information et de la Culture de Parwan, Shamsul Haq Siddiqui.

Aujourd'hui, les thèmes sont radicalement différents: les poètes se retrouvent "dans un environnement de paix" pour déclamer des vers sur "la fraternité, l'amour, l'unité de la Nation", assure-t-il.

Mais les femmes sont exclues de ces rassemblements.

Confinée chez elle comme des millions d'autres femmes par le régime islamique, une poétesse afghane a pris la plume pour raconter une tout autre histoire.

"Je veux la solitude, être loin de tous,

Me libérer de toutes les peines,

Respirer de nouveau et me perdre,

Devenir calme, mon âme emplie de lumière".

"Quand je vois les talibans réciter de la poésie, cela me met en colère", dit à l'AFP la jeune poétesse, qui souhaite rester anonyme et diffuse ses poèmes sur WhatsApp.

"Ils devraient soit nous laisser réciter et publier de la poésie, soit ne pas en réciter eux-mêmes", dit-elle.

abh-jts-pt/cyb/lgo/lpa