Avec le Covid-19, le "parcours du combattant" des Algériens de Libye pour rentrer au pays

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Pendant pas moins de 40 jours, une cinquantaine de ressortissants algériens sont restés bloqués aux portes du poste frontalier libyo-algerien de Debdeb, au sud-est de la l’Algérie, avant que les autorités algériennes ne leur donnent finalement l’autorisation de traverser les frontières, le 22 octobre 2020. Confiné actuellement dans une maison de jeunes dans la ville de Debdeb, notre Observateur raconte ses difficultés pour regagner son pays.

Depuis le déclenchement des combats en Libye en mai 2014, l’Algérie a décidé de fermer ses trois postes frontaliers avec la Libye, Tarat, Tin Elkoum et Debdeb. Ce dernier est le seul à être ouvert exceptionnellement, depuis le début de la pandémie de Covid-19, [pour accueillir les ressortissants algériens qui souhaitent rentrer dans leur pays, NDLR] .

Depuis le mois de mars, l’Algérie a autorisé 120 personnes revenues de Libye à rentrer chez elles en passant par ce point. Les derniers en date auront attendu du 10 septembre au 22 octobre sur place, en dormant à la belle étoile et dépendant des aides de bénévoles pour passer la frontière.

Des Algériens attendant de pouvoir traverser la frontière à Debdeb, le 20 octobre 2020. Photo envoyée par Abdedou Lounis.





‘’On a préféré dormir par terre côté algérien par peur des attaques des milices’’Abdedou Lounis, 30 ans, est un ressortissant algérien qui travaille dans le champ offshore de Bouri, situé à 120 km des côtes libyennes. Il vit à Tripoli. Il n’a pas vu sa famille en Algérie depuis 15 mois. Faute d’avoir une permission des autorités centrales algériennes, la police des frontières l'a retenu à Debdeb, ainsi que des dizaines d'autres de ses compatriotes

La majorité des personnes bloquées avec moi travaillent dans le secteur pétrolier, où on a le droit à un congé d’un mois tous les trois mois pour aller voir nos familles. Parmi nous, il existe aussi des artisans venant de plusieurs régions en Libye qui ont perdu leur boulot et n’ont plus un sou.


J’ai fait 600 km pour arriver de Tripoli, j’ai choisi de faire le chemin dans une voiture privée : on m’a conseillé de faire comme ça parce que la route est dangereuse et qu’ainsi, on ne me soupçonnerait pas d’être un étranger dans les barrages sécuritaires. On s’est dirigés vers le passage frontalier de Debdeb puisque c’est le seul passage partiellement ouvert entre les deux pays.

Les agents des services frontaliers nous ont dit d’attendre le feu vert du ministère de l’Intérieur pour nous laisser passer. Mais pendant plus de 40 jours, on n’a eu aucune nouvelle. Parmi nous, il y a des familles et même un bébé. Nous avons trouvé des matelas dans un poste de police du côté libyen du passage frontalier. Ce bâtiment est sale et la plupart d’entre nous avons préféré dormir par terre, près du côté algérien, par peur d’attaques de milices. Ici dans le désert, c'est dur, il fait très chaud dans la journée et le soir il fait un froid de canard.


Un des matelas, visiblement sale, sur lesquels dormaient les Algériens bloqués dans le désert. Photo envoyée par Abdedou Lounis.

Les ressortissants algériens allument le feu dans la soirée pour se protéger du froid. Photo envoyée par Abdedou Lounis.

“On ne nous laisse pas entrer à deux pas de nos territoires”

Pour manger, on a compté sur des bénévoles libyens, qui habitent dans les villages avoisinants, et une association caritative dans la région qui nous ont ramené des boîtes de conserve. Parfois, c’est la police algérienne qui nous donnait à manger.


Les ressortissants algériens ont dépendu de dons dons alimentaires de bénévoles libyens. Photos envoyées par Abdedou Lounis.

"> ">Le Croissant-Rouge algérien n’est pas venu nous voir. C’est le Croissant-Rouge libyen qui nous a rendu visite. Pour aller aux toilettes, il fallait demander la permission de la police des frontières libyennes pour qu’elle nous laisse rentrer. Douze personnes ont décidé d’abandonner l’idée de retour au pays après avoir perdu tout espoir au bout d’une vingtaine de jours. Nous sommes des Algériens et je me demande pourquoi les autorités ont organisé des vols de rapatriement pour les Algériens résidents en Europe et en Amérique, alors que nous on ne nous laisse pas entrer à deux pas de nos territoires. ">





"Le processus de vérification de nos identités ne devrait pas prendre des semaines"Toujours selon Notre Observateur, ce sont les autorités centrales qui doivent trouver une solution en urgence :

"> ">On a tous des passeports biométriques et le processus de vérification de nos identités ne prend pas plus de 10 minutes. C’est vrai que ce passage frontalier est fermé depuis 2014 mais si tu es un Algérien résident en Libye, tu as le droit de revenir en Algérie via Debdeb . ">Chaque jour on discutait avec la police des frontières algériennes qui est à deux pas de nous : c’était toujours la même réponse, il fallait attendre l’autorisation du ministère de l’Intérieur. Nos noms sont inscrits sur la liste de rapatriement depuis notre premier jour ici [chaque ressortissant arrivant dans ce poste frontalier est enregistré sur la liste de rapatriement que les agents des services frontaliers envoient aux autorités pour prendre la décision, NDLR] . On a appelé des hauts responsables, en vain. L’ambassadeur [algérien en Libye] nous a dit qu’il ne pouvait rien faire pour nous aider.

"On a eu des douleurs abdominales à cause de la nourriture pourrie"


Finalement, les autorités algériennes ont donné le feu vert. Les 45 ressortissants algériens ont été mis en confinement dans une maison de jeunes de la ville de Debdeb, à 5 kilomètres du poste frontalier. La situation n’est guère reluisante explique notre Observateur :

"> ">On nous a autorisé à traverser la frontière vers 10 heures du matin le jeudi 22 octobre. Ensuite, on nous a fait des interrogatoires de 15 minutes, un par un, dans le poste de police. Vers 19 heures, un bus est venu nous amener à la maison de jeunes de Debdeb pour nous confiner. Ils nous ont entassés dans des chambres de 6 à 8 personnes, en pleine pandémie de Covid-19.... On a eu des douleurs abdominales à cause de la nourriture qui est pourrie. J’ai entendu qu’un médecin allait venir nous voir [27 octobre] pour nous faire des tests de dépistage de coronavirus et qu’on quittera le confinement si tout va bien.


Images prise par notre observateur Abdedou Lounis à l’intérieur de la maison de jeunes de Debdeb où ils sont encore confinés.



Il restera à Abdedou à parcourir 1500 km jusqu’à sa ville ville natale de Chemini, dans le gouvernorat de Béjaïa dans le nord-est du pays.

Depuis la fermeture des frontières, Air Algérie a permis à plus de 17 000 algériens de regagner le pays à travers 123 vols de rapatriement opérés depuis la mi-mars jusqu’au 13 septembre 2020. Au total, près de 33 000 ressortissants algériens ont été rapatriés de 44 pays depuis la fermeture des frontières en Algérie, selon une déclaration du président Abdelmadjid Tebboune, lors d’une interview avec des responsables de certains médias locaux.

La rédaction des Observateurs a tenté de contacter le ministère de l’intérieur en Algérie sans avoir de réponse. Nous publierons leur réponse si elle nous parvient.

Article rédigé par Omar Tiss.