En pleine crise du coronavirus, le revenu universel de base fait débat en Écosse

L’heure du revenu universel a-t-elle sonné ? En Écosse, l’idée de verser une somme d’argent à tout le monde sans condition de ressources, encore largement considérée comme radicale, est discutée depuis plusieurs années, même si le gouvernement écossais n’a pas les pouvoirs requis pour le mettre en place. Mais elle s’est imposée dans le débat public depuis que l’épidémie de Covid-19 a mis en lumière l’étendue des inégalités, la pauvreté et la précarité dont de nombreux Écossais souffrent.

Une crise économique et sociale inédite

« Tous les jours, je reçois des mails qui commencent par : je ne pensais jamais que je me retrouverais dans cette situation », explique Ronnie Cowan, le député SNP (Scottish National Party, pro-indépendance) qui représente Inverclyde, à l’ouest de Glasgow, au Parlement britannique. Depuis que le coronavirus a forcé le pays à se confiner, des milliers de personnes ont vu leurs ressources chuter ou complètement disparaître, à cause du chômage partiel ou total, et la baisse du nombre d’heures travaillées.

Certes, il y a Universal Credit, le système d’allocation unique du Royaume-Uni, instauré en 2013 par l’ancien Premier ministre conservateur David Cameron. Depuis le 16 mars 2020, plus d’1,5 million de Britanniques l’ont réclamé, soit une augmentation six fois plus importante qu’un mois habituel. Mais en plus d’avoir montré de graves failles, précarisant ainsi des milliers d’individus, de très nombreuses personnes n’y sont pas éligibles. Les personnes travaillant à leur propre compte sont particulièrement vulnérables : deux millions d’entre elles n’ont pas le droit au Universal Credit. « Beaucoup de gens qui étaient plutôt à l’aise financièrement, qui gagnaient leur vie correctement, se rendent maintenant compte à quel point leur vie est en réalité précaire », selon Ronnie Cowan, qui a vu ces dernières semaines l’usage des banques alimentaires augmenter.

Simplifier le système social

C’est la raison pour laquelle il fait partie de la centaine de parlementaires d’opposition (appartenant aux partis britanniques LibDems et Labour, aux écossais du SNP, aux Verts, aux gallois du Plaid Cymru et aux partis SDLP et Alliance d’Irlande du Nord) qui ont signé une lettre ouverte publiée dans le Financial Times, le 22 avril 2020, pour la mise en place d’un revenu universel de base quand le confinement sera levé. Le but : que tout le monde perçoive une somme d’argent fixe, versée par l’État, sans condition de ressources, pour couvrir les dépenses de première nécessité telles que le logement et la nourriture. Tous les revenus supplémentaires, comme les salaires, sont du bonus : c’est la raison pour laquelle Ronnie Cowan ne pense pas que cette allocation universelle décourage ceux qui veulent travailler davantage de le faire, leur procurant ainsi des revenus supérieurs. En somme, ce serait un système plus simple, plus lisible et moins stigmatisant, estime le député, élu depuis la vague indépendantiste en Écosse, en 2015, qui a vu le parti social-démocrate et nationaliste SNP remporter une large majorité des sièges écossais à Westminster.

L’idée d’un revenu universel n’est pas neuve : on en parle depuis le XVIe siècle. Les défenseurs du concept pensent qu’il rééquilibrerait les rapports entre employeurs et employés, et qu’il serait le filet de sécurité que la sécurité sociale classique échoue à être, notamment pour tous ceux qui passent entre les mailles et ceux qui perçoivent une aide trop tardivement. Pour le moment, le principal frein à sa mise en place est le coût : selon les chiffres du gouvernement écossais datant de 2017, cela reviendrait à plus de trois milliards de livres par an et exigerait de fortes augmentations d’impôts.

Pour autant, le concept séduit et intrigue en Écosse, en particulier chez les travaillistes, les Verts, les indépendantistes et même chez certains libéraux qui y voient un moyen de réduire la bureaucratie. En 2017, quatre autorités locales, dont Édimbourg, la capitale, et Glasgow, la plus grande ville, se sont portées volontaires pour conduire des essais. Le gouvernement écossais a décidé la même année de financer une étude de faisabilité à hauteur de 250 000 livres, dont les conclusions doivent être rendues en juin.

L’Écosse pour une économie du bien-être

Pour l’Australienne Katherine Trebeck, qui vit en Écosse depuis une décennie et a travaillé dix ans pour l’organisation Oxfam avant de rejoindre la Wellbeing Economy Alliance, ce n’est pas un hasard si c’est dans cette partie du Royaume-Uni que ce débat génère le plus d’intérêt. « L’Écosse aime penser qu’elle a un goût particulier pour la justice sociale », explique-t-elle. « Ici, quand on parle de pauvreté et d’inégalités, on reconnaît le rôle de la structure de l’économie, au lieu de simplement dire que c’est de la faute des individus. De plus, l’Écosse a beaucoup contribué, au siècle des Lumières, aux réflexions sur l’économie », et en particulier avec l’œuvre majeure de l’économiste Adam Smith, The Wealth of Nations, parue en 1776.

Or, en anglais, wealth ne veut pas seulement dire richesse : ce mot porte également la notion de bien-être. Katherine Trebeck estime que c’est précisément cela qu’il va falloir remettre au cœur de l’économie dans les réponses des États face au coronavirus : il ne s’agira pas seulement de mesurer les PIB (produit intérieur brut), un indicateur qu’elle juge trop limité et périmé pour estimer le succès d’une économie. En 2018, l’Écosse, l’Islande et la Nouvelle-Zélande ont créé une initiative partageant cette réflexion : le Well-Being Governments Group (groupe des économies du bien-être). « Je serai la dernière personne à dire que le coronavirus est une bonne chose. Mais en balayant nos idées reçues et idéologies dépassées, cette crise nous donne une opportunité de voir notre économie sous un nouveau jour : on sait maintenant qu’elle repose sur une armée de travailleurs peu payés et sous-estimés », estime Katherine Trebeck. Si elle craint qu’une fois l’urgence passée, le Royaume-Uni retourne à l’austérité, elle a bon espoir de voir du changement en politique. « Concernant ce que les gouvernements pourront et voudront faire, tout est désormais possible. »