Comment la plateforme Crunchyroll veut démocratiser la VF pour les séries animées japonaises

Une scène de l'anime
Une scène de l'anime

Si l'on veut mesurer l'impact du succès des séries animées en France, il suffit de se rendre dans la région de Lille, à Tourcoing, où la plateforme Crunchyroll, le Netflix de l'animation japonaise, vient d'inaugurer un immense studio de doublage. Ce lieu, où sont réalisées en simultanée avec la diffusion au Japon ("simuldub") les versions françaises des très populaires séries SpyxFamily et Kaguya-sama: Love Is War, a pour ambition de démocratiser ce pan encore décrié du secteur de l'animation.

"Il aurait été impossible de faire cela il y a encore quatre ans", se félicite Olivier Cervantes, patron du studio. "Il y a quatre ans, quand on faisait une VF, il fallait s'assurer qu'il y ait au moins une diffusion TV ou une sortie vidéo. On ne pouvait pas faire reposer sur un seul support le coût d'une VF. Aujourd'hui, le volume de séries et le nombre d’abonnés ont pris tellement d’ampleur qu'on est capable de s'occuper nous-même du doublage et d’être tout à fait rentable."

Aucun autre diffuseur ne possède son propre studio de doublage. Un outil indispensable pour Crunchyroll, pour proposer le meilleur doublage possible à ses utilisateurs français: "Le doublage de séries japonaises, c'est assez particulier", souligne un porte-parole de la plateforme. "Ça demande un savoir-faire, déjà pour ne pas écorcher les noms. Il faut aussi retranscrire en français des attitudes japonaises. On se réfère à la version originale, mais on ne peut pas jouer pareil. Tout le monde ne sait pas le faire. On veut perpétuer ce savoir-faire."

"Le 'simuldub' est une nécessité"

Avoir son propre studio permet surtout à Crunchyroll de mieux contrôler son image et sa communication. Le doublage en interne fait aussi gagner un jour ou deux avec le "simuldub". Un gain de temps précieux à l'heure du piratage: "Le 'simuldub' est une nécessité", acquiesce Olivier Cervantes. "Ce studio répond à nos besoins. On a un besoin de vitesse pour réduire la durée de production et faire un épisode par semaine. Quand on propose à des studios externes d’enregistrer un épisode par semaine, ils font les gros yeux, car ils enregistrent quatre, six ou dix épisodes à la fois."

Mais il va être difficile de réduire davantage les écarts avec le Japon. "On ne peut pas aller plus vite", acquiesce Enzo Ratsito, comédien de doublage et directeur artistique des VF de Ranking Of Kings et SpyxFamily. "Mais on peut toujours s'améliorer. On est déjà très proches du rythme japonais." Environ 70 séries animées japonaises sont disponibles en français sur la plateforme. Et chaque saison, une dizaine de titres sont diffusés en "simuldub", dont seulement six sont réalisés en interne au studio de Crunchyroll.

Le "simuldub" bouleverse le quotidien des comédiens de doublage, qui doivent se rendre à Lille des jours bien précis afin de respecter le planning de diffusion. "Ça demande de l’organisation", précise Clara Soares, connue également pour prêter sa voix à Eleven dans Stranger Things. "On sait que c'est tous les mercredis. On sait que tous nos mercredis vont être bloqués pendant six mois ou un an. C'est un CDI dans l'intermittence."

"Recréer ce qui marchait dans les années 1980"

La décentralisation du studio dans le Nord de la France, loin de l'agitation parisienne, a des bienfaits, insistent ces stars de l'ombre. "Il y a toujours une urgence liée au "simuldub", mais, bizarrement, on ne la ressent pas de la même manière ici", confie Glen Hervé, une des voix de SpyxFamily. "Quand on vient ici, il y a une véritable plénitude." "On est en immersion. On se concentre mieux. C'est comme partir en résidence théâtrale", glisse Benoît du Pac, autre figure du doublage.

"Quand ils viennent, ils savent qu'ils ont deux ou trois heures rien qu'avec leur personnage, qu'ils n'ont pas le stress d’enchaîner avec un autre rôle. Les comédiens apprécient cette petite bulle", s'enthousiasme Olivier Cervantes.

Rien à avoir avec l'ambiance chez Dubbing Brothers, studio historique de doublage fondé en 1989 à la Plaine Saint-Denis, en région parisienne. C'est là que Disney, Netflix et Amazon réalisent les VF de toutes leurs productions. "Quand on bosse avec eux, il y a toujours une sensation d'urgence. Avec leurs clauses de confidentialité, on ne respire plus!", soupire Glen Hervé.

Avec son studio de doublage, Crunchyroll essaye de mettre sur le devant de la scène le métier de comédien de doublage. "On essaye de recréer ce qui marchait bien dans les années 1980-1990", insiste un porte-parole de Crunchyroll. "Les doublages étaient ce qu'ils étaient, mais ces comédiens formaient une famille. Ils aimaient bien se retrouver entre eux. Ça générait une bonne humeur." Figure historique du secteur et voix de Goku dans Dragon Ball, Brigitte Lecordier se réjouit de l'existence de ce nouveau lieu:

"L'animation n'a jamais été bien considérée. C'est chouette que l'on puisse avoir aujourd'hui des pôles où réaliser tous ces doublages, parce qu'à une époque le dessin animé japonais était tellement décrié qu'on allait dans d’autres pays. Dragon Ball a failli partir en Belgique, car les comédiens belges étaient payés quatre fois moins chers que nous!"

"Tout n'est pas bon à faire en VF"

Le studio est désormais installé dans la région lilloise, à mi-chemin entre Paris et Bruxelles: "On voulait être à la croisée des mondes entre le doublage français, principalement parisien, et le monde du doublage belge. L'idée c'était d’assembler ces deux mondes", explique Olivier Cervantes. "Si on emploie des comédiens déjà renommés dans le secteur doublage, l'idée est aussi de donner la chance à de nouveaux talents."

La totalité des 800 séries accessibles sur Crunchyroll ne seront pas traduites, précise Olivier Cervantes. "Il sera compliqué de tout passer en VF, mais je ne pense pas que ce soit l’objectif. Tout n'est pas bon à faire en VF. Il faut qu'il y ait une valeur ajoutée. C’est pour ça que je travaille beaucoup sur les comédies. On apporte vraiment quelque chose qu'on n'a pas en VO. On peut adapter des blagues, les rendre plus drôles."

À terme, l'ambition est cependant bien de proposer le plus de VF possible (notamment de classiques de l'animation), avec l'idée de réussir à tout centraliser dans la région de Lille, conclut Olivier Cervantes: "Je crois qu’on va continuer à travailler pendant un certain temps avec des partenaires externes, mais l'idée est de s'agrandir et de faire plus en interne."

Article original publié sur BFMTV.com

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