Quelle place occupe le Hezbollah au Liban ?

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Le Hezbollah occupe une place très importante sur la scène politique libanaise, même s'il est décrié à l'international.
Le Hezbollah occupe une place très importante sur la scène politique libanaise, même s'il est décrié à l'international.

Groupe terroriste pour certains, allié puissant pour d’autres, le Hezbollah divise à l’international. Mais quelle est la vision des Libanais sur ce mouvement, qui regroupe parti politique et branche paramilitaire ?

Le monde entier a les yeux rivés sur le Liban depuis l’explosion qui a ravagé une grande partie de Beyrouth, mardi 4 août. Avant le drame, le contexte était déjà bien difficile, puisque le pays était plongé dans une crise économique de grande ampleur et faisait face à des problèmes de corruption. Une situation qui s’est d’ailleurs soldée par une crise sociale : des révoltes ont éclaté dans le pays le 17 octobre dernier, conduisant à des manifestations régulières. Si le confinement lié au coronavirus a mis la contestation sur pause, elle est repartie de plus belle au début de l’été. Et les premiers visés sont le gouvernement et le Hezbollah, dont l’influence politique est très grande.

Une légitimité politique

Ce mouvement politique et militaire, de religion chiite, prend ses racines dans la guerre civile qui a frappé le Liban entre 1975 et 1990. Il est officiellement fondé en 1982, avec l’appuie de l’Iran, et rejoint pour la première fois le gouvernement après les élections législatives de 2005.

C’est “le seul parti libanais qui n'a pas désarmé” depuis sa création, nous précise Julien Theron, enseignant en conflits et sécurité internationale à Sciences Po. Sa section paramilitaire est d’ailleurs sa force - “on la dit plus puissante que l'armée libanaise”, glisse le spécialiste - tout comme son réseau international, et notamment le soutien financier que lui apporte l’Iran. De quoi lui permettre de tenir “la main haute sur la politique du pays : les autres partis sont passablement dépendants de sa volonté”, avance-t-il.

Après avoir acquis une véritable légitimité politique, et constitué des alliances avec les sunnites et d’autres partis politiques, “le Hezbollah était vu et reconnu comme une force de résistance pour la majorité de la population libanaise”, nous décrit Marie Kortam, sociologue et chercheuse à l’IFPO (Institut français du Proche-Orient). Mais plusieurs événements récents ont quelque peu changé la donne, et rendu le mouvement plus clivant aux yeux d’une partie des Libanais.

La division autour du conflit syrien

À commencer par l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri en 2005. “Les doigts ont rapidement pointé le Hezbollah, ou si ce n’est directement lui, la Syrie avec l’aide du Hezbollah”, se souvient-elle. D’ailleurs, les noms qui sont sortis pendant l’enquête étaient ceux de cinq membres du mouvement. “On ne sait toujours pas s’il ont agi au nom du parti, seuls, ni même si c’était vraiment eux, car le jugement n’a toujours pas été rendu”, rappelle la sociologue. Mais cette première étape a quelque peu écorné l’image du mouvement, qui a rapidement redoré son blason en 2006, durant le conflit avec Israël. “Le Hezbollah a beaucoup gagné en popularité parce qu’il a défendu son territoire”, analyse-t-elle. Et il est sorti du conflit “la tête haute, puisqu’Israël a retiré ses troupes”.

Mais le véritable changement d’opinion a en fait été plus progressif, sur fond de conflit syrien. Alors que le printemps arabe soufflait partout, la Syrie s’enfonçait, de son côté, dans une guerre civile et Bachar al-Assad restait en place. “Le Hezbollah s’est engagé tout de suite dans le conflit, mettant en avant la nécessité d’arrêter Daesh et de protéger la frontière libanaise, alors que le gouvernement libanais préconisait la distanciation”, révèle Marie Kortam. De quoi mobiliser la communauté chiite, mais aussi sunnite, ainsi que, plus largement, tous ceux qui étaient opposés à l’extrémisme religieux. Du moins, au début.

Car le conflit a rapidement eu des répercussions politiques et économiques sur le Liban. “Là, le mouvement a commencé à perdre beaucoup de sa légitimité en tant que force de résistance”, commente la sociologue, jusqu’à créer des dissidents même parmi les proches.

Le Hezbollah critiqué pendant la crise économique

Et le Hezbollah ne rallie pas non plus les suffrages dans le mouvement de contestation né à la fin de l’année 2019. D’ailleurs, il y était d’abord farouchement opposé perdant ainsi “beaucoup de ceux qui étaient avec lui dans l’idéologie de la résistance”, précise Marie Kortam.

Jusqu’il y a peu, l’opinion libanaise avait “l’habitude de suivre les lignes communautaires”, décrit Julien Theron. Mais “la crise sociale, économique et politique que traverse le pays a bouleversé la situation”, et des chiites se sont retrouvés dans la rue. Même s’il est “difficile pour beaucoup de contester la mainmise communautaire omniprésente, dont leur survie dépend. Une partie de l'opinion chiite reste donc fidèle au Hezbollah”, précise le spécialiste. Mais “dans l'ensemble, même s'il est largement plus puissant financièrement et qu'il dispose de sa propre force paramilitaire, le mouvement est pris dans la tourmente au même titre que les autres partis”, décrit l’enseignant.

Une vision clivante à l’international

À l’international aussi, le Hezbollah est pour le moins clivant. Ses partisans le voient comme un mouvement qui “protègerait le Moyen-Orient” au côté “du régime de Bachar al-Assad et de la République islamique d'Iran” contre un axe formé par les États-Unis, l’Arabie Saoudite et Israël, nous précise Julien Theron. Pour ses détracteurs, le Hezbollah est le “bras armé du régime iranien et il met en danger la stabilité du Liban”, poursuit-il.

Plusieurs pays - les États-Unis en tête - classent le mouvement comme une organisation terroriste. L’Union Européenne et la France font, elles, la distinction entre la branche paramilitaire, associée au terrorisme, et la branche politique, qui n’est pas considérée comme telle. “Les deux sont bien sûr indissociables en réalité, mais il a été compliqué jusqu'à maintenant de coopérer avec le Liban en considérant le Hezbollah, dominant les institutions politiques, comme mouvement terroriste”, précise l’enseignant en conflits et sécurité internationale à Sciences Po. Une vision clivante au sein de la communauté internationale comme au coeur du Liban.

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