Les pièges de la désinformation: les connaître pour mieux les déjouer

Dans un monde où l’information circule à une vitesse inégalée, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux, le sérieux d’un travail journalistique de la mise en forme plus ou moins vraisemblable d’un contenu mensonger. Cette désinformation peut revêtir bien des formes.

L’exigence de neutralité, le contrôle, la diversité et le respect des sources, sont l’alpha et l’oméga d’un travail journalistique sérieux. Celui-ci se heurte plus que jamais à la diffusion de nombreux contenus, notamment sur la Toile, sur des sites de « ré-information », les plates-formes et les réseaux sociaux.

Tous cherchent à établir pour de diverses raisons ce qu’ils nomment une « vérité alternative ». L’expression est en effet problématique, car si la vérité est complexe, qu’elle peut et doit être perçue sous des angles et des points de vue multiples, elle ne coexiste pas avec une vérité contraire.

Les faits, les dates, les chiffres, sont des éléments ouverts aux interprétations, mais on ne peut pas les modifier dans le sens de ce qu’on aimerait démontrer, à moins, bien sûr, de disposer d’informations nouvelles et prouvées.

Vérité et idéologie

Parfois l’information dérange, déroute, bouscule nos certitudes. Elle nourrit alors notre réflexion. Mais elle peut aussi à ce point contrarier les intérêts ou les convictions que certains ne vont pas hésiter à en nier ou à en minimiser la portée.

Pour expliquer les indulgences d’une frange de la gauche radicale européenne et latino-américaine pour le très droitier président russe Vladimir Poutine, après son soutien armé au régime de Bachar el-Assad et sa décision d’envahir l’Ukraine, un vieux concept est revenu au goût du jour : le « campisme ».

Jusque dans les années 1980, l’URSS incarnait pour certains, du seul fait de sa rivalité avec les États-Unis, une forme d’anti-impérialisme – quand bien même sa volonté de domination s’était manifestée par les armes à de très nombreuses reprises, en Hongrie, en Tchécoslovaquie ou encore en Afghanistan. Malgré la rupture idéologique totale de la Russie d’aujourd’hui avec le modèle communiste, les réflexes du monde bipolaire ont parfois demeuré.

Du côté de l’extrême droite et des mouvances conservatrices, on prône « la liberté de parole » quand il s’agit de déjouer les condamnations portées contre des propos sexistes ou racistes, par exemple. « De toute façon, on ne peut plus rien dire » sera la réponse apportée au rappel que la loi punit les discriminations.

La défense des minorités est ainsi balayée d’un revers de main comme relevant de la « bien-pensance » ou de la « moraline ». Un autre terme s’est diffusé ces dernières années, le « wokisme », venu de la droite étasunienne pour stigmatiser les militants progressistes et leur culture « woke » [« éveillée »].

Le terme est bien plus offensif, car il laisse penser que toute critique de notre société et de ses injustices serait l’œuvre d’une mouvance idéologique organisée, qui ne serait plus seulement ridicule, mais aurait pour objectif de menacer l’ordre établi.

Ce qui fait « l’actualité »

L’ensemble des opinions admises au fil du temps dans la société est appelé, en sociologie, la « fenêtre d’Overton ». Au début du XXe siècle, par exemple, la colonisation était largement perçue en métropole comme une « œuvre de civilisation ». Une telle définition n’est aujourd’hui défendue que par des milieux très conservateurs, au point qu’en 2017, le futur président français Emmanuel Macron n’a pas hésité à qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ».

Mais les évolutions peuvent emprunter le chemin contraire. La banalisation de propos racistes dans le débat public, en France, – dont ceux d’un candidat à l’élection présidentielle de 2022 que la justice a condamnés – a pu ainsi augmenter le seuil de tolérance du public, contribuant à rendre acceptables des assertions qui, il y a dix ans encore, auraient soulevé un tollé.

La hiérarchisation de l’information – ce que l’on considère être ou non une actualité de première importance – est le résultat de nombreux facteurs. L’un d’eux est ladite « loi de proximité » ou ce que l’on nomme dans le jargon journalistique, le phénomène du « mort kilométrique ». Un drame aura plus d’importance à nos yeux s’il se situe près de nous. Cela a été beaucoup rappelé ces derniers mois quant à la différence de traitement entre les réfugiés ukrainiens et afghans.

Du relativisme à la désinformation

Mais minimiser l’importance d’une information peut aussi donner lieu à un véritable travail de manipulation. Une technique classique est le « whataboutisme » qui consiste à détourner la conversation sur d’autres sujets supposés tout aussi importants ou à opérer ce que l’on nomme une inversion accusatoire. Durant la guerre froide, chacun des camps pointait ainsi les crimes de l’autre pour ne pas avoir à répondre de ceux qui lui étaient reprochés.

Quand cela ne suffit plus, on recourt aux fausses informations, les infox ou fake news. Pour lutter contre ce phénomène, de nombreux médias ont monté des cellules de vérification afin, entre autres, de déterminer si une information fait parler d’elle parce qu’elle est simplement surprenante ou si ce « buzz » repose sur une affabulation.

La formule a fait florès et est utilisée désormais par des sites qui en reprennent les codes pour discréditer, cette fois, de véritables informations. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, les sites de propagande russes republient ainsi des images accusatrices pour les troupes russes avec le mot « Fake » tamponné en rouge, sans autre explication. Le président Poutine et ses proches qualifient ainsi les accusations les plus graves sur les exactions des troupes russes, par exemple à Boutcha.

Les infox sont aujourd’hui, comme les rumeurs autrefois, un véritable danger pour la vie démocratique. Comme l’a monté l’informaticien italien Alberto Brandolini, démentir une fausse nouvelle requiert beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour l’énoncer et la répandre. « Calomniez hardiment, écrivait déjà le philosophe anglais Francis Bacon au début du XVIIe siècle, il en restera toujours quelque chose. »

Du complotisme à la logique antisystème

Le mensonge peut s’ériger en système. Il donne lieu alors à une interprétation paranoïaque de la réalité, le complotisme. Le raisonnement peut être élaboré, présenter les allures d’une « contre-enquête », il reste construit sur des prémisses fausses, des données erronées, détournées ou partielles.

Le complotisme exploite notre fascination pour ce qui nous est caché, laquelle est aussi à la base d’un effet pervers connu des journalistes sous le nom d’effet Streisand. En 2003, la chanteuse Barbra Streisand avait voulu empêcher la divulgation d’une photographie aérienne de sa propriété, excitant de fait la curiosité et obtenant l’exact contraire de l’effet escompté.

Ce goût des « vérités alternatives » nous porte dans ce qu’on nomme le règne de la « post-vérité ». L’un des exemples les plus frappants de ces dernières années est le mensonge répété de Donald Trump sur le trucage des élections américaines, qu’aucune enquête et aucun démenti n’a complètement arrêté.

Il a aussi donné naissance à la figure du « contrarien » (de l’anglais contrarian) lequel s’oppose par principe à ce qu’il perçoit comme l’opinion dominante. Cette attitude qualifiée aussi d’« antisystème » est très différente de l’esprit critique, lequel consiste à garder l’autonomie de ses opinions. Le « contrarien », en revanche, est dépendant de l’opinion qu’il dénonce, puisqu’il a besoin d’elle pour exprimer la sienne.

C’est ainsi que la logique contrarienne a nourri une large partie du discours antivax, puis du discours pro-Poutine. Un sondage récent a ainsi montré qu’au Canada, 88% des vaccinés trois doses pensaient que Vladimir Poutine commettait des crimes de guerre contre 32% des non-vaccinés. Dans les deux cas, beaucoup auront pris parti par opposition à ce qu’ils considéraient comme le discours dominant. Sur cette partie de la population, les preuves apportées et les raisonnements étayés auront souvent peu de prise, car perçus d’emblée comme faisant partie d’un vaste discours de propagande.

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