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Non, ces photos ne sont pas celles d'assaillants de l'attentat contre une salle de concert près de Moscou

La fusillade déclenchée par quatre assaillants le 22 mars 2024 dans une salle de concert de la banlieue de Moscou a fait au moins 139 morts selon le dernier bilan officiel. Il a été revendiqué par l'Etat islamique, mais les autorités russes, tout en parlant d'actes commis par des "islamistes radicaux", ont néanmoins évoqué une possible responsabilité de l'Ukraine. Plusieurs internautes ont rebondi sur ces affirmations pour diffuser des photos de passeports ukrainiens liés, selon eux, aux suspects de l'attaque. Mais ces images sont partagées en ligne depuis plusieurs années, et n'ont aucun lien, avéré, avec l'attentat ayant visé le Crocus City Hall.

Le 22 mars au soir, vers 20h15 à Moscou (17H15 GMT), plusieurs individus armés ont mené un assaut sur le Crocus City Hall, une salle de concert située à Krasnogorsk, à la sortie nord-ouest de la capitale russe (lien archivé ici).

Les auteurs auraient utilisé des "armes automatiques" et incendié le bâtiment à l'aide d'un "liquide inflammable", a déclaré le Comité d'enquête samedi. Les services de secours, cités par l'agence Interfax, ont indiqué que les assaillants avaient "ouvert le feu sur les agents de sécurité à l'entrée de la salle de concert", avant de "commencer à tirer sur le public".

Selon le dernier bilan officiel, cette attaque a fait 139 morts et 182 blessés.

Quelques heures après l'assaut, le groupe Etat islamique (EI), que la Russie combat en Syrie et qui est actif dans le Caucase russe, a revendiqué l'attentat. Les autorités russes ont affirmé que les 4 tueurs présumés tentaient de rejoindre le territoire ukrainien (lien archivé ici).

"Ils se dirigeaient vers l'Ukraine où, selon des données préliminaires (des enquêteurs), une 'fenêtre' avait été préparée pour qu'ils franchissent la frontière", a accusé lors d'une allocation télévisée samedi le président russe Vladimir Poutine, avant d'assurer que "ceux qui sont derrière ces terroristes seront punis" et qu'ils "n'auront pas un destin enviable".

Vladimir Poutine a reconnu lundi pour la première fois que l'attentat près de Moscou, revendiqué il y a trois jours par le groupe jihadiste Etat islamique (EI), avait été commis par des "islamistes radicaux", tout en continuant à sous-entendre un lien avec l'Ukraine (lien archivé ici).

Kiev et les Occidentaux ont vigoureusement démenti toute relation entre les autorités ukrainiennes et les auteurs de cette attaque. "L’Ukraine n’a pas le moindre lien avec l’incident", a martelé samedi le conseiller de la présidence ukrainienne, Mykhailo Podoliak. Dans la foulée de l’attaque, il avait déjà assuré que son pays n’avait "absolument rien à voir" avec cet "acte terroriste".

Vladimir Poutine, plus de deux ans après son offensive à grande échelle contre Kiev présentée comme un conflit existentiel, a néanmoins encore soulevé cette idée, qu'il avait déjà évoquée ce week-end sans mentionner d'implication jihadiste.

"Nous savons que (ce) crime a été commis par des islamistes radicaux ayant une idéologie contre laquelle le monde islamique se bat lui-même depuis des siècles", a-t-il déclaré lors d'une réunion gouvernementale. "Ce qui nous intéresse, c'est le commanditaire".

"Pourquoi les terroristes, après leur crime, ont essayé de partir en Ukraine? Qui les attendait là-bas? Ceux qui soutiennent le régime de Kiev ne veulent pas être des complices de la terreur et des soutiens du terrorisme, mais beaucoup de questions se posent", a-t-il dit.

"On se demande à qui cela profite? Cette atrocité peut être un nouvel épisode de la série de tentatives de ceux qui, depuis 2014, combattent notre pays à travers le régime néonazi de Kiev", a-t-il affirmé.

Dans ce contexte, des publications virales sur X (ici et ici) et Facebook (ici et ici) prétendent que "4 autres des 'présumés' terroristes ont été identifiés, ils possèdent tous des passeports ukrainiens".

Pour appuyer leurs propos, ces internautes partagent quatre photos de passeports ukrainiens.

<span>Captures d'écran réalisées sur X (à gauche) et Facebook (à droite) le 25 mars 2024</span>
Captures d'écran réalisées sur X (à gauche) et Facebook (à droite) le 25 mars 2024

On retrouve les mêmes affirmations en anglais.

Sauf que ces images n'ont rien à voir avec l'attentat commis vendredi 22 mars à Moscou.

Attaque contre une synagogue

Le premier passeport appartient à César Julius-Galarirogailaliirozr Ilitch, un Ukrainien né en 1991. Comme nous le montre une recherche par image inversée, sa pièce d'identité a été partagée en ligne en août 2020, suite à l'annonce de son arrestation par la police ukrainienne.

Selon une information du média Jewish News reprise par l'agence Unian, César Julius-Galarirogailaliirozr Ilitch aurait été appréhendé dans le cadre de l'enquête sur une attaque commise dans la synagogue de Marioupol (liens archivés ici et ici).

<span>Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site Unian</span>
Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site Unian

D'après les enquêteurs, l'homme se serait rendu le 28 juillet 2020 dans l'édifice religieux armé d'une hache. Un gardien se serait alors interposé et aurait été blessé au bras, réussissant malgré tout à se saisir de l'arme de l'assaillant et à le repousser en dehors de la synagogue.

Après avoir jeté des ordures et des excréments en direction du bâtiment, César Julius-Galarirogailaliirozr Ilitch se serait enfui avant d'être arrêté un mois plus tard.

YouTubeur ukrainien

Sur une autre pièce d'identité partagée sur les publications virales, figure le nom d'un certain Mykola Malukha. Il s'agit d'un blogueur, notamment responsable de la chaîne YouTube ukrainienne spécialisée dans l'économie "Le prix de l'Etat", qui cumule plus de 127.000 abonnés (liens archivés ici et ici).

D'origine russe, Mykola Malukha s'est exilé en Ukraine au début des années 2010. A plusieurs reprises, comme en janvier 2016, il avait regretté de ne pas réussir à obtenir la nationalité ukrainienne malgré ses nombreuses tentatives (lien archivé ici).

Toutefois, il y est parvenu quelques mois plus tard, comme rapporté par le média ukrainien Apostrophe (lien archivé ici). Le blogueur avait alors partagé la nouvelle avec la photo de son tout nouveau passeport, le même repris par les publications virales que nous examinons.

"Tiens, c'est drôle, mais je fais partie des suspects de 'l'attentat terroriste' de Moscou", a-t-il écrit le 23 mars sur sa page Facebook en réaction aux nombreuses publications reprenant sa photo (lien archivé ici).

<span>Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site Apostrophe</span>
Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site Apostrophe

Photos d'illustration

Comme nous le montre une fois de plus la recherche par image inversée, les deux autres passeports sont en réalité des documents d'identité anonymisés et utilisés à titre d'exemple en ligne.

Le premier passeport, dont la photo est floutée, est disponible sur la page Wikipédia (en russe) dédiée aux passeports ukrainiens pour voyager à l'étranger (lien archivé ici). "Passeport étranger de l'Ukraine, modèle 1994, délivré à Marioupol, région de Donetsk", précise la légende du document.

Selon la bibliothèque multimédia de l'encyclopédie en ligne, cette photo a été mise en ligne le 30 juillet 2020 par un internaute du nom de Vadim Tolbatov (lien archivé ici).

<span>Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur Wikimedia</span>
Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur Wikimedia

Le deuxième passeport a lui été publié le 28 mai 2020 par le site d'actualité ukrainien "One" pour illustrer un article sur la possibilité pour les citoyens d'obtenir une pièce d'identité et un numéro de contribuable dès 14 ans (lien archivé ici).

C'est d'ailleurs le logo de ce média qui est visible en bas à droite de l'image.

<span>Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site One</span>
Capture d'écran réalisée le 25 mars 2024 sur le site One

7 hommes placés en détention

Les quatre auteurs présumés de l'attaque d'une salle de concert près de Moscou, dont au moins un est originaire du Tadjikistan, ont été placés le 24 mars en détention provisoire après leur comparution devant un tribunal de la capitale (lien archivé ici). Ils encourent la peine de prison à perpétuité.

Cette comparution intervient au soir d'une journée de deuil en Russie, après le massacre qui a fait au moins 137 morts, l'attaque la plus meurtrière sur le sol européen revendiquée par le groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Lundi 25 mars, trois nouveaux suspects ont été placés en détention provisoire par un tribunal de la capitale, ont rapporté les agences russes (lien archivé ici).

Ces trois hommes - un père et deux de ses fils dont l'un, né au Tadjikistan, a la nationalité russe - sont accusés de "terrorisme" et encourent la prison à perpétuité, selon l'agence d'Etat Ria Novosti. Leur détention provisoire, fixée jusqu'au 22 mai, peut être prolongée dans l'attente de leur procès, dont la date n'a pas encore été fixée.

Les autorités russes avaient annoncé samedi avoir arrêté au total onze personnes et n'ont pas confirmé dans l'immédiat que ces trois suspects en faisaient partie.

27 mars 2024 Actualise bilan de l'attentat et ajoute déclarations de Vladimir Poutine évoquant des "islamistes radicaux" 26 mars 2024 Corrige le titre