Une photo d'incendie en Russie détournée pour alimenter la théorie complotiste de l'adrénochrome

La photo d'un bâtiment en flammes est relayée sur les réseaux sociaux par des internautes assurant que l'image montre la destruction d'un "laboratoire d'adrénochrome en Ukraine" le 17 janvier 2023 par Vladimir Poutine, permettant "la libération de 50 jeunes enfants". L'adrénochrome, une substance dérivée de l'adrénaline et aux effets mal connus, est au centre d'une théorie complotiste très populaire selon laquelle elle serait obtenue grâce au sang d'enfants torturés. Non seulement cette théorie n'a aucun fondement mais une recherche d'image inversée permet d'établir que la photo a été prise en Russie en avril 2022 après le bombardement d'un dépôt pétrolier attribué par Moscou à Kiev.

"Poutine détruit un laboratoire d'adrénochrome en Ukraine", affirment sur Twitter des publications relayées depuis le 20 janvier accompagnées de la photo d'un incendie produisant un impressionnant volume de fumée.

Capture d'écran prise sur Twitter le 24/01/2023

Capture d'écran prise sur Twitter le 24/01/2023

 

 

'Voici la vidéo du travail des russe [sic].. Ils ont détruit un labo ukrainien d'adrénochrome !!! Bonne nouvelle", se félicitent des internautes partageant cette image.

Les publications renvoient vers des articles de blog français (1, 2, 3, 4, 5), comportant la même image et, affirmant que la frappe du président russe daterait du 17 janvier 2023, "près de la ville ukrainienne de Shostka, où des forces sinistres ont torturé des enfants russes enlevés pour récolter le liquide de leurs glandes surrénales".

"Vladimir Poutine a informé le président Trump de l’opération après que Spetznas [forces spéciales russes, NDLR] eut sauvé 50 jeunes enfants de l’horrible laboratoire", poursuivent les publications, surfant ainsi sur la théorie complotiste d'un réseau international de trafic d'enfants qui servirait à fabriquer de l'adrénochrome.

Une variante de cette théorie ferait de Vladimir Poutine un rempart contre ce prétendu trafic.

Capture d'écran prise le 24/01/2023

Les publications ont également été relayées sur le réseau social VK (1) et viennent, à l'origine, d'un article publié le 20 janvier en anglais sur le site Realrawnews.

Le mythe de l'adrénochrome

Les rumeurs autour de l'adrénochrome, qui serait une drogue puissante réalisée à base de sang d'enfants torturés et sacrifiés, et consommée par les "élites mondiales", est très populaire dans la sphère complotiste. L'AFP a par exemple déjà vérifié des allégations assurant que la Fifa serait au coeur d'un trafic d'adrénochrome ou encore que celle-ci serait récoltée sur des humains.

Si les effets de l'adrénochrome sont mal connus, la substance n'est en tout état de cause pas considérée comme une drogue. Obtenue par oxydation de l'adrénaline, elle peut être synthétisée en laboratoire, comme l'expliquait cet article de l'AFP Factuel de 2018. Rien à voir donc avec la théorie complotiste d'une drogue surpuissante obtenue via le sang d'enfants.

Cette théorie est surtout partagée au sein de la mouvance d'extrême-droite conspirationniste QAnon. Elle ressurgit régulièrement dans différents pays, comme aux Pays-Bas, et est prisée de certains partisans de Donald Trump, qui pensent que l'ex-président des Etats-Unis a pour mission d'arrêter le trafic d'enfants organisé par une secte mondiale dirigée par des élites qualifiées de "pédophiles satanistes".

La théorie d'un trafic d'enfant organisé par les "élites " avait notamment trouvé un écho important fin 2016, avec le "Pizzagate" et l'irruption au sein d'une pizzeria de Washington d'un homme qui avait tiré à plusieurs reprises avec un fusil d'assaut, persuadé que des enfants soumis à un réseau de pédophilie supervisé par Hillary Clinton étaient cachés dans la cave.

D'où vient cette image?

Outre le fait que la théorie d'une drogue obtenue en tuant des enfants n'a aucun fondement, la photo censée montrer la destruction d'un laboratoire d'adrénochrome en Ukraine a en tout état de cause été décontextualisée puisque les recherches de l'AFP montrent qu'elle a été prise en Russie après le bombardement d'un dépôt pétrolier.

En téléchargeant l'image ou en en faisant une capture d'écran de la photo puis en la passant dans un moteur de recherche d'image inversée, il est possible de trouver des occurrences plus anciennes de l'image.

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La même photo apparaissait déjà dans des articles publiés le 1er avril 2022, en anglais , en polonais ou encore en russe, excluant la possibilité qu'elle ait été prise le 17 janvier 2023.

Les articles mentionnent une "puissante explosion à Belgorod, en Russie".

Capture d'écran prise le 22/01/2023 sur Google

Des images prises en Russie et non en Ukraine

L'article en russe inclut une photo de l'incendie dont l'angle de vue ressemble fortement à celui de l'image relayée sur les réseaux sociaux.

L'image est de meilleure qualité et prise de plus loin, mais on reconnaît l'emplacement, comme le montrent différents éléments identifiables sur les deux images et mis en avant dans la comparaison ci-dessous.

Capture d'écran des publications relayées sur les réseaux sociaux prise le 24/01/2023

Capture d'écran de l'article russe publié le 1er avril 2022, faite le 24 janvier 2023

 

 

L'image du site russe permet d'identifier plusieurs bâtiments, notamment celui au premier plan dont le haut de la façade semble en travaux, avec ce qui ressemble à de l'isolant sous plastique noir sous des barres métalliques formant une sorte de quadrillage. On observe aussi une cheminée et deux rangées de balcons, une rose et une blanche juste en-dessous.

Grâce à cet immeuble aux caractéristiques très particulières, l'AFP a pu retrouver l'endroit exact depuis lequel a été prise l'image de l'incendie diffusée sur les réseaux sociaux. Il s'agit d'un quartier de la ville russe de Belgorod, et non en l'Ukraine, contrairement à ce que prétendent les internautes.

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Une vue par images satellites dans Google Maps permet également de reconnaître les différents bâtiments, et de confirmer qu'il s'agit de la ville de Belgorod.

Capture d'écran prise le 24/01/2023 montrant l'incendie d'un dépôt pétrolier dans la ville russe de Belgorod

Capture d'écran d'images satellites prise le 24/01/2023 de la ville de Belgoro

 

 

Que s'est-il passé le 1er avril 2022?

Une recherche par mot-clés (archivée ici) sur Google restreinte entre le 1er avril et le 2 avril 2022 permet de retrouver des articles français, comme Le Parisien ou Le Monde et internationaux comme CNN ou le Washington Post, expliquant qu'un incendie s'était déclenché dans un entrepôt de la ville russe de Belgorod le 1er avril.

C'est ce dépôt pétrolier que l'on peut voir brûler au loin sur les images aujourd'hui partagées sur les réseaux sociaux et évoquant la destruction d'un laboratoire en Ukraine.

Des images satellites, visibles sur Google Earth Pro et sauvegardées à différents moments, montrent le dépôt pétrolier intact en juillet 2021, puis les dégâts engendrés par l'incendie, en avril 2022.

Capture d'écran d'une vue satellite du site prise en juillet 2021

Capture d'écran d'une vue satellite du site prise en avril 2022

 

 

Les Russes avaient accusé les Ukrainiens d'avoir bombardé leur dépôt pétrolier le 1er avril 2022, comme le rapportait alors cette dépêche de l'AFP publiée le même-jour, dans ce qui aurait alors été la première attaque commise par l'armée ukrainienne sur le sol russe depuis le début de l'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022.

Selon le gouverneur de la région de Belgorod, Viatcheslav Gladkov, des hélicoptères ukrainiens auraient frappé le dépôt de carburant situé à une quarantaine de kilomètres de la frontière ukrainienne.

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Plusieurs vidéos, géolocalisées par des journalistes, avaient montré des hélicoptères bombarder le site russe avec des missiles.

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Or, deux hélicoptères ressemblant à des modèles ukrainiens au sud de Belgorod avaient été filmés train de voler en direction de la frontière ukrainienne, rapportait le 1er avril 2022 Checknews, venant alimenter l'hypothèse d'une attaque ukrainienne.

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A Kiev, le gouvernement avait refusé de confirmer être à l'origine de l'incendie, mais n'avait pas non plus démenti.

Un conseiller de la présidence s'était seulement borné à affirmer que l'armée ukrainienne se battait en territoire ukrainien, et avait suggéré un sabotage. "Peut-être que quelqu'un a fumé là où il ne devait pas… Peut-être quelque chose d'autre, peut-être des militaires russes qui sabotent l'exécution des ordres avec les moyens accessibles", avait dit ce conseiller, Oleksiy Arestovytch, dans une vidéo publiée sur Youtube le 1er avril (à partir de 8'34).

Le chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kouleba, avait auparavant déclaré qu'il ne pouvait "ni confirmer, ni démentir, que l'Ukraine était impliquée".