Philippines : dans la baie de Manille, les dernières forêts de mangrove étouffent sous le plastique

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Des clichés d’une forêt de mangrove recouverte de plastiques alertent sur l’état de la baie de Manille, aux Philippines.

Un amas de vieux bouchons, de masques chirurgicaux, sacs en plastique et autre vieilles tongues abandonnées : voilà ce qu'a trouvé Diovanie de Jesus, un biologiste passionnée d’oiseaux, sur le sol de l’une des dernières forêts de mangrove de la baie de Manille, aux Philippines.

La mangrove est un écosystème caractéristique des zones côtières tropicales et subtropicales, composé d’arbres aux longues racines, adaptées aux mouvements des marées. Il protège les terres des nombreuses intempéries, comme des hautes vagues, des courants ou encore des typhons, et c’est un lieu d’habitat et de reproduction essentiel pour de nombreuses espèces.

“Pour beaucoup d'habitants, la baie de Manille est déjà morte”

Ce sont justement des oiseaux que Diovanie De Jesus était venu chercher en se rendant dans la forêt de mangrove de l’île de Tanza, près de la ville de Novatas, le 25 septembre 2021. Une période idéale pour voir les oiseaux migrateurs. Mais de cette sortie, il n’a finalement ramené que ces clichés désolants, qu’il a partagés sur ses réseaux sociaux.

“ Au début, je suis venu pour faire des photos d’oiseaux. Mais quand j’ai vu tout ce plastique, j’étais désespéré : les oiseaux essayaient de se nourrir au milieu de tous ces déchets… Ça m’a brisé le cœur.

Les déchets sont presque partout sur le site. C’est un estuaire, et les déchets sont arrivés, là drainés par les rivières et par la marée, puis viennent se loger dans les racines des mangrove.”

Diovanie de Jesus est scientifique, spécialiste des océans, et travaille pour la branche philippine de l’ONG “Oceana” qui lutte pour préserver la vie marine.

S'il était au courant de la situation écologique dans la région, il reste néanmoins surpris d’avoir trouvé un tel décor. D’autant plus que la baie de Manille, dont fait partie le site, avait fait l’objet d’une large opération annuelle de nettoyage bénévole dans le cadre de la Journée internationale de nettoyage des côtes, le 18 septembre 2021, soit juste une semaine avant sa visite.

“Beaucoup d’habitants de la métropole de Manille ignorent qu’il y a encore de la mangrove si près de la ville. J’ai aussi fait ces photos pour qu’ils réalisent qu’elle est encore là, car pour eux, la baie de Manille est déjà morte.”

“Ce plastique peut étouffer les mangroves, dont les racines ne peuvent plus absorber le CO2

Les Philippines font partie des plus gros pollueurs au monde en matière de déchets plastiques rejetés dans l’océan. Un fléau qui se concentre particulièrement sur la très urbaine baie de Manille, la capitale de l’archipel, poursuit notre Observateur :

“Ces déchets étaient partout sur le site. Comme c’est un estuaire, ils sont à la fois drainés par les rivières et par la marée, puis viennent se loger dans les racines. Ce plastique peut étouffer les mangroves, dont les racines ne peuvent plus absorber le CO2. Elles finissent alors par mourir. Cela menace également la faune environnante, qui perd son habitat ou peut ingérer ce plastique. Et je passe sur tous les dangers que représente le plastique au niveau de la santé humaine et de l’environnement."

La mangrove, très gourmande en CO2, est un véritable poumon pour la planète. Sa disparition progressive est donc un enjeu écologique mondial. Aux Philippines, où 50 % de la mangrove a disparu, la situation est particulièrement alarmante, plus encore sur la côte très urbanisée de la métropole de Manille, où ce taux atteint 99 %.

La baie de Manille est pourtant au centre d’un programme de réhabilitation entrepris par le gouvernement philippin. Joyaux du programme : la transformation de la plage des Dolomites, en plein cœur de Manille, complètement nettoyée, ensablée et flambant neuve pour l’année 2020. Un projet à plus de 389 millions de pesos (6,6 millions d’euros) particulièrement mis en avant par les autorités, y compris par le président Rodrigo Duterte lui-même, mais très critiqué par les associations de protection de l’environnement qui considèrent que le gouvernement ne se concentre que sur la face visible de l’iceberg, comme le déplore notre Observateur :

“Nous (les activistes environnementaux) regrettons certains de leurs choix d’investissement.

Ils se sont concentrés pour rendre très belle et très propre une petite partie fort visible de la baie à Manille, mais ça représente à peine un kilomètre d’une côte qui en fait deux cents. Le reste ressemble plutôt à mes photos.”

Préserver les dernières mangroves

Les associations locales tentent de faire front pour préserver la mangrove aussi menacée par des projets d’urbanisation ou d’agriculture. Certaines s’y consacrent même pleinement, comme “Mangrove Matters”, qui rassemble de jeunes étudiants en biologie qui ont notamment mené une campagne de plantation de 1 500 palétuviers (arbres spécifiques à la mangrove) à Silay City, sur l’île de Negros. Leur porte-parole estime que les autorités “devraient prendre part à la conservation des mangroves restantes dans le pays” au lieu d’accorder “des certificats de conformité environnementale (ECC) aux développements côtiers pour qu’ils puissent déboiser les mangroves.”

Des projets d’infrastructures littorales sont aujourd’hui en train de chasser les dernières mangroves de la baie de Manille. Ciblée par deux projets de constructions, la forêt jonchée de plastique immortalisée par Diovanie de Jesus sera, elle aussi, remplacée par des immeubles. Il conclut :

“La mangrove protège le littoral, si vous retirez sa protection, l’eau va monter. Quand j’étais là-bas, ils avaient déjà enlevé et on pouvait voir que certaines zones étaient inondées. C’est tout sauf du développement durable.”

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