Petites conversations entre ennemis

DE NUEVO LAREDO
Discrètement, les cartels rivaux de Sinaloa et du Golfe ont décrété fin juin un cessez-le-feu dans au moins deux Etats du Mexique, et négocient un accord de paix qui leur permettrait de se partager les filières lucratives du narcotrafic. C’est ce qu’affirment des sources proches des services de renseignements américains et mexicains. Cette décision surprenante pourrait entraîner une nette diminution des violences. Toutefois, les autorités rappellent qu’un tel accord pourrait facilement être rompu, comme d’autres par le passé. Après la flambée de violence de ces derniers mois, les assassinats liés à la drogue semblent avoir diminué à la mi-juin. A en croire des spécialistes du trafic de stupéfiants et des gradés de la police des deux côtés de la frontière, qui ont préféré garder l’anonymat, le cessez-le-feu semble tenir. “Le fait que les violences aient éclaté de façon aussi catastrophique dans tout le pays, du Golfe au Pacifique, a fini par inquiéter les chefs des cartels, qui craignent pour l’ensemble de leurs affaires”, explique Eduardo Valle, ancien assistant du ministre de la Justice mexicain. “Pour l’instant, ce sont des gens plus calmes qui ont repris la main, ajoute-t-il. C’est un cessez-le-feu temporaire pendant que les deux camps s’efforcent de négocier un pacte durable. Mais tout ça reste au mieux fragile et ne survivra peut-être pas à long terme.” Un membre des services de renseignements américains, qui a préféré ne pas donner son nom, déclare : “L’accord n’est pas encore consolidé, mais ils agissent dans ce sens.”
“On ne peut pas ignorer le fait que les exécutions ont nettement baissé depuis quelques jours”, constate un responsable des forces de l’ordre fédérales mexicaines, lui aussi sous le couvert de l’anonymat. “Mais nous sommes encore loin de crier victoire. En ce qui nous concerne, nous estimons qu’il n’y a rien de concret. Une chose est sûre : ces gens se haïssent salement, et les meurtres peuvent reprendre n’importe quand, n’importe où.”
Selon Alejandro Gutiérrez, auteur de Narcotráfico : el gran desafío de Calderón [Le narcotrafic, le grand défi de Calderón, éd. Temas de Hoy, Mexico, 2007], au cours des six dernières années, près de 10 000 personnes ont été tuées de toutes les façons possibles, certaines décapitées, d’autres précipitées depuis des avions. Ces assassinats ont commencé quand le cartel du Golfe a affronté celui de Sinaloa pour prendre le contrôle des axes vitaux du trafic de drogue, dont l’Interstate 35 (I-35), l’autoroute américaine qui démarre de l’autre côté de la frontière, en face de Nuevo Laredo. La plupart des victimes sont des trafiquants, des militaires et des représentants de la loi. Les chefs des deux cartels négocient un partage des zones d’influence dans les Etats clés du Nord que sont le Nuevo León et le Tamaulipas, l’un et l’autre frontaliers du Texas, dit-on dans les milieux du renseignement.
Toujours selon ces sources, dans le même temps, les Zetas, un groupe particulièrement violent et composé de déserteurs de l’armée bien entraînés, partageraient l’Etat de Tamaulipas avec leurs anciens commanditaires, le cartel du Golfe. D’autres Etats seraient ensuite inclus dans les discussions, comme le Michoacán, le Guerrero et celui de Veracruz. Les Zetas souhaitent mettre la main sur Nuevo Laredo, ville très convoitée pour son accès à l’I-35 et qui a été le théâtre de certains des affrontements les plus sanglants. D’après Valle et d’autres officiels, des membres des autorités locales, régionales et fédérales prendraient part aux négociations. “Les réajustements en cours ne touchent pas que les cartels, ils impliquent aussi certaines personnalités du gouvernement, commente Valle. C’est la seule solution pour qu’un pacte fonctionne, du fait de la corruption effrénée qui touche certains secteurs du pouvoir.”
Le cessez-le-feu serait une réaction à la campagne militaire déclenchée par le gouvernement de Calderón, qui a perturbé certaines activités des cartels, ainsi qu’à la menace d’une plus grande intervention des Etats-Unis. Il semble toutefois que la principale raison de la cessation des hostilités soit plus pragmatique. “Les cartels perdent trop d’hommes et trop d’argent, estime un responsable fédéral. Nos opérations leur ont rendu la vie plus difficile, mais pas assez pour les obliger à venir s’asseoir à la table des négociations. Tout ce que les cartels sont en train de prouver, c’est qu’ils sont capables de mettre un terme à la violence. Mais ces gens ont pris la mesure de la situation et se sont dit : ‘Eh, c’est pas bon pour les affaires. On discute et on se partage le gâteau’.”

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