La perception des catastrophes naturelles affecte-t-elle notre rapport au risque climatique ?

Créé en 1988, le GIEC a publié ces derniers mois sa 6e vague de rapports pour alerter décideurs et populations du changement climatique en cours et de ses potentiels effets. Le dernier rapport du groupe de travail II portant sur les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité souligne des initiatives intéressantes mais bien insuffisantes.

Ce constat nous interroge sur la façon d’expliquer ce décalage entre prise de conscience de plus en plus marquée et faible réponse des citoyens comme des politiques.

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Les phénomènes météo-climatiques occupent ponctuellement mais fréquemment le devant de la scène médiatique. Qu’il s’agisse de pluies record donnant lieu à des inondations soudaines et violentes, de sécheresse combinée à des vents forts à l’origine d’incendies incontrôlables, de vagues de chaleur dans les pays du Nord peu habitués à ce type d’événement ou de tempêtes entraînant des submersions marines, les images de destruction sont régulièrement à la une de nos médias quotidiens.

Le facteur « proximité »

Ces images marquantes et les témoignages poignants des victimes ayant perdu leurs proches ou leur maison suscitent l’émoi dans l’opinion publique. Individuellement, nous nous identifions d’autant plus à ces victimes que nous partageons les mêmes modes de vie et préoccupations quotidiennes, a fortiori quand l’événement touche des territoires à proximité de chez nous ou auxquels nous sommes émotionnellement attachés.

Cette proximité relative est l’un des facteurs qui nous font percevoir plus fortement le risque d’extrême météorologique que celui plus générique et incertain du changement climatique.

La proximité temporelle est elle aussi un facteur de perception du risque qui peut aboutir à la survenue d’émotions propres à motiver l’action.

Lorsque de fortes précipitations associées à un risque de crues rapides sont prévues dans les 24 heures, la plupart d’entre nous se posera la question de savoir comment s’habiller ou si c’est utile de prendre un parapluie. Ce n’est qu’après avoir constaté de visu l’ampleur des pluies et des ruissellements ou avoir été alerté de façon récurrente par des personnes de confiance ou par les réactions d’urgence dans notre environnement immédiat que nous serons éventuellement en mesure d’imaginer le danger qui nous guette.

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Si elle n’est pas suffisante pour déclencher l’action de protection, cette perception du danger est néanmoins utile pour susciter la motivation d’agir. Celle-ci, faite d’un ensemble de processus cognitifs issus d’un raisonnement conscient ou d’une réaction émotionnelle instinctive et rapide, doit alors se combiner à une capacité individuelle (psychologique et physique) et des opportunités contextuelles d’agir pour permettre la mise en protection.

Mais comme le révèle l’expérience de catastrophes passées, nous attendons bien souvent que le danger nous paraisse imminent pour agir, et cela quelle que soit la quantité de temps disponible pour l’action.

Des échelles qui nous dépassent

Si notre compréhension des processus à l’œuvre dans les réponses comportementales face aux extrêmes météorologiques s’affine avec les retours d’expérience que ces nombreux événements permettent, c’est moins évident pour le risque lié au changement climatique.

Les phénomènes météorologiques s’expérimentent en effet au quotidien à l’échelle de nos bassins de vie. Ils se traduisent heure par heure par l’évolution des températures journalières ou l’occurrence de phénomènes orageux. Ces événements sont hautement perceptibles et conditionnent nos choix de tenues ou d’activités au quotidien.

Le climat fait quant à lui appel à des échelles d’espace régionales à mondiales et de temps long qui se comptent en dizaines d’années. Il reflète une variabilité généralisée moyenne et à long terme des paramètres météorologiques (température, précipitation, vent…).

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À ce titre, nous ne pouvons pas en faire l’expérience directe par la perception de nos cinq sens. Seules des analyses statistiques poussées de longues séries de données d’observations de ces paramètres traduisent la notion de climat. Une information qui nous intéresse lorsqu’il s’agit de choisir le type de vêtements à mettre dans nos valises pour partir en vacances loin de chez nous. Ainsi, si la doudoune et les gros pulls sont requis dès l’automne pour s’adapter au climat du nord de l’Europe, une anomalie météorologique ponctuelle toujours possible pourra nous faire regretter d’avoir oublié de prendre des tee-shirts.

Le changement climatique est également un processus lent, peu perceptible à l’échelle de nos vies humaines, qui ne peut être prouvé que par l’observation de la récurrence sur le temps long d’anomalies affectant les paramètres météorologiques. La gamme de leur variation sur le temps long (nous parlons actuellement de 1,5°-2 °C en moyenne) nous paraît d’ailleurs bien négligeable au regard de la variabilité journalière de ces mêmes paramètres.

Les paysages, un signal visible

S’il est difficile de raccrocher le changement climatique à l’expérience quotidienne que nous faisons de notre environnement, il devient lisible dans l’évolution à long terme de nos paysages.

Cela est particulièrement criant dans les Alpes où les glaciers se réduisent comme peau de chagrin ainsi qu’en témoignent les passerelles ajoutées au fur et à mesure des années pour accéder au niveau de la mer de Glace qui continue de baisser inexorablement.

Certains événements extrêmes, et rares, nous le rendent également plus perceptible. C’est le cas de ces accidents de haute montagne à l’image de celui de la Mamolada dans les Dolomites en juillet 2022, qui surviennent à la suite de chutes de séracs provoquées par la combinaison d’hiver déficitaire en précipitations et d’épisodes caniculaires anormaux.

Que ce soient les glaciologues ou les professionnels de la haute montagne qui le constatent, les conditions des glaciers ne sont plus en phase avec celles des saisons que nous avions connues jusqu’à il y a quelques dizaines d’années. Les agriculteurs et notamment les viticulteurs voient eux aussi la date de leurs vendanges avancer dans la saison d’été.

Augmenter la perception du danger

Si météorologie et climat sont les deux faces d’une même pièce, le lien entre les deux n’est pas toujours évident, bien que le discours médiatique tisse très fréquemment des liens de cause à effet.

Ainsi, les extrêmes météorologiques sont bien souvent présentés comme la manifestation tangible du changement climatique. Certains répondront à raison que ces épisodes extrêmes ont toujours existé : attribuer un de ces événements en particulier au changement climatique n’est pas chose facile et c’est ce que les climatologues appellent l’attribution. Elle permet de voir dans quelle mesure l’évolution de la fréquence est imputable au changement climatique.

La communication sur les risques météo-climatiques vise à augmenter la perception des dangers potentiellement encourus et à engager les individus ou les collectifs à risque à diminuer leur exposition et leur vulnérabilité en adoptant des mesures et des comportements appropriés. Ces changements d’attitude sont malheureusement difficiles à provoquer d’autant plus quand il s’agit de bousculer des habitudes au profit de l’anticipation d’événements peu probables et incertains et dont les conséquences ne sont pas toujours imaginables.

Dans ce but, les experts de la météorologie et du climat s’attachent à produire les meilleures prévisions possibles pour aider les décideurs et le grand public à prendre conscience de ces évolutions et de l’ampleur des conséquences et dommages qui pourraient en découler.

Le rôle de la prévision

La prévision d’ensemble et les modèles orientés-impacts figurent parmi les outils en cours de déploiement pour mieux rendre compte de la probabilité de ces extrêmes et de leurs conséquences. Ils permettent notamment d’envisager les chances de dépassement de certains seuils (de pluie, de hauteur d’eau, de température moyenne consécutive sur plusieurs jours…) jugés critiques par les gestionnaires d’infrastructure de protection ou pour la santé humaine par exemple.

Traduits en termes de conséquences sur les infrastructures, les activités économiques ou la vie humaine, ils peuvent ainsi favoriser la personnalisation du risque pour les gestionnaires des territoires et les personnes exposées d’autant plus lorsqu’ils sont déclinés localement.

Comme nous l’avons toutefois vu, la connaissance du problème ne suffit pas : il faut également savoir envisager des solutions efficaces et les mettre en œuvre… et nous ne sommes pas tous égaux dans le choix de nos actions. C’est en veillant à ne laisser personne sur le bord de la route et en articulant nos volontés individuelles et collectives que nous parviendrons à nous adapter aux changements rapides en cours.

Pour une fois, anticipons plutôt que d’attendre que le ciel nous tombe sur la tête !

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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