Homeland, ou la malédiction des deuxièmes saisons !

Alain Carrazé

La saison 2 de Homeland vient de démarrer sur Canal+ (après avoir été diffusée à la rentrée dernière sur la chaine américaine Showtime). Carrie et Brody vont donc reprendre leur petit jeu ambigu du chat et de la souris. Car même séparés, ces deux-là sont indissociablement liés par un passé chaotique, des secrets bien enfouis et un don pour le mensonge… Accessoirement, l’agent de la CIA bipolaire et l’ancien prisonnier de guerre maintenant à la solde de Abu Nazir, sont terriblement attirés l’un par l’autre !

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HOMELAND - Saison 2 - BA des épisodes 1 et 2


Le club des séries-phénomènes

Avec cette diffusion, Homeland entre de plain-pied dans un club très fermé à Hollywood : le club des séries très « hype » qui ont connu une première saison au succès stratosphérique. Chouchous des médias, découvertes et appréciées par le public, portées aux nues comme la « révélation télé » de l’année, ces séries ont pour nom Lost, Desperate Housewives, au Glee, et pour les plus anciennes NYPD Blue ou Friends. À la différence des séries qui ont mis du temps pour percer (comme The X-Files, qui a vraiment explosé au fil des mois), ces véritable météores squattent d’un seul coup la couverture des magazines et surprennent par leur audace et leur avant-gardisme.
Mais le danger, avec un tel succès, est de décevoir les attentes des fans dès leur deuxième saison et donc de connaitre un retour de bâton à la hauteur du phénomène initial. Howard Gordon, le showrunner de Homeland, le sait parfaitement : « Faire mieux ? Ce n’est pas la question. Nous devons surtout essayer modestement de transformer l’essai. Notre principale angoisse est de parvenir à proposer une deuxième saison cohérente, à la hauteur de la première. »


Les saisons 2 catastrophiques

Et de nombreux exemples sont là pour prouver qu’il a raison de s’inquiéter. Montée très – trop ? - haut durant sa saison initiale, Desperate Housewives a connu une saison 2 qui, de l’avis de tous, a été une catastrophe artistique (la pauvre Alfre Woodard doit encore en faire des cauchemars). Une fois la trappe ouverte, la saison 2 de Lost s’est engluée dans une histoire de bouton qu’il faut presser sans cesse ; et ses nouveaux personnages ont quasiment tous disparus à la fin de la saison. Même descente aux enfers pour Prison Break. NYPD Blue perd sa vedette dès sa deuxième saison et Glee vire ses scénaristes ! Quant à Friends, la sitcom s’est faite tailler en pièces par les médias américains pour excès… d’exposition médiatique !

Auteurs en roue libre ou grisés par le succès

Les raisons de telles déconvenues sont multiples. Si le début d’une série est particulièrement surveillé par son diffuseur, un succès phénoménal signifie souvent que ce même diffuseur va désormais faire un véritable chèque en blanc artistique. La chaîne n’intervient plus, de peur de briser la magie qui a fait de la série un succès… au risque de laisser les créatifs aller dans toutes les directions et de céder à toutes les facilités. Il peut aussi y avoir la fausse sensation de devoir absolument répéter la structure qui a fait le succès de la série, encore et encore, et de ne pas s’en dégager, de peur de perdre son public. Mais c’est oublier qu’une série innovante… doit continuer d’innover !
Il y a aussi le sentiment d’invulnérabilité qui touche une équipe de scénaristes quand, par surprise, le succès lui tombe dessus. C’est bien naturel, et à force de recevoir des prix et de se voir répéter que votre série est un phénomène, on finit par le croire ! On ne se pose plus de question et on se lance dans des expérimentations si ambitieuses qu’elles laissent le public loin derrière (souvenez-vous de la saison 2 de Heroes !).

Une série au concept limité

Il y a aussi les difficultés à poursuivre l’histoire au-delà de son concept initial, un problème extrêmement courant avec les séries récentes dites « high concept ». Non seulement elles vont très vite mais elles reposent souvent sur des concepts assez limités (un kidnapping, une seule enquête criminelle, un grand mystère central…). Là encore, Howard Gordon a de l’expérience : « L’une des leçons importantes que nous avons retenues de notre expérience de plusieurs années sur 24 Heures Chrono, c’est qu’il ne faut jamais craindre d’utiliser son capital d’histoires trop vite. En télévision, une idée ne se garde pas au chaud pour plus tard. De cette manière, la narration reste énergique et cela nous force à être inventif au fil de la saison. » Mais griller toutes ses cartouches, c’est aussi risquer l’asphyxie…

Une saison deux sans Brody ?

C’est exactement ce qui s’est produit avec Homeland. L’interprétation est toujours aussi époustouflante et la mise en scène est plus riche encore. Mais les moments de suspens inondent l’intrigue et la série bouleverse ses propres codes très tôt au début de cette saison. Brody devient alors une espèce de surhomme, un Jack Bauer bis, encore plus torturé que son modèle. Les amateurs d’action vont être ravis. Mais ceux qui adoraient le jeu de traque entre les deux personnages beaucoup moins.
« Nous mettons en place une nouvelle relation entre Brody et Carrie, cela pour tout le reste de la saison » précise Howard Gordon. Et de nous laisser, dans le dernier épisode, sur un nouveau retournement de situation, qui change une nouvelle fois toute la dynamique de la série. Initialement, Alex Ganza (le co-créateur de la série) et Gordon pensaient sacrifier Brody à la fin de leur première saison car Carrie était leur personnage principal. Peut-être reviendront-ils donc à leur concept initial pour la saison 3…

Alain Carrazé, directeur de 8 Art City

Crédit photo : © 20th Century Fox Television