Le peintre nigérian Eniwaye Oluwaseyi veut changer le regard sur les albinos

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Le jeune artiste expose en cette fin d’année 2020 à la galerie d’art ADA, à Accra au Ghana. Ses tableaux, puissants et engagés, cherchent à dénoncer les excès de la force controversée des SARS au Nigeria, mais aussi le sort d’une communauté persécutée : celle des personnes albinos.

De notre correspondante à Accra,

Eniwaye Oluwaseyi a 26 ans, la silhouette longiligne et le regard rêveur. Le jeune artiste peintre est exposé pour la première fois à Accra, à la nouvelle galerie d’art contemporain ADA, sous le titre « Politique des espaces partagés ».

« Au départ, je voulais être architecte, raconte-t-il. En architecture, on utilise le concept d’espace partagé pour ces endroits où les gens coexistent, se croisent, discutent. J’ai voulu réinvestir ce concept pour rêver d’un idéal, un espace partagé pacifique, sans conflits. » Des concepts qui sont d’une actualité brûlante au Nigeria, qu’il n’a quitté que le temps d’assister au vernissage.

En octobre dernier, les autorités nigérianes ont démantelé la brigade spéciale de répression des vols (SARS), une unité de police très contestée, après une semaine de forte mobilisation populaire. La SARS était accusée d'extorsions, d'arrestations illégales, de torture et d’exécutions extrajudiciaires. Un thème que l’on retrouve dans les tableaux d’Eniwaye Oluwaseyi : une série de trois portraits représente des hommes jeunes devant lesquels est placée une cible de tir.

Le sort tragique de la communauté albinos

« Je ne définirais pas mon art comme politique, explique le jeune peintre, mais je cherche à susciter le commentaire social. » Après les tableaux sur la SARS, une autre série retient l’attention : trois portraits de personnes albinos, un homme et deux femmes. Le modèle de ces portraits, raconte Eniwaye Oluwaseyi avec un sourire ému, n’est autre que sa propre sœur, atteinte de cette anomalie génétique. « En Afrique subsaharienne, les albinos sont ostracisés, par ignorance. Parfois même tués. »

Dans certains pays, comme le Burundi et la Tanzanie, certains albinos sont en effet pourchassés et démembrés pour des rituels de sorcellerie. En 2017, l’Albinos Foundation a lancé une initiative intitulée « Albinism Rights Project » pour appeler au respect des droits de l’Homme des albinos du Nigeria.

« Les gens doivent savoir de quoi il s’agit vraiment, quand on évoque cette catégorie de personnes, plaide Eniwaye Oluwaseyi. Dans la communauté africaine, nous avons un rapport ambivalent aux albinos. On les considère comme des Africains, mais… pas tout à fait non plus. Nous ne les traitons pas comme étant des nôtres. Pourquoi ? »

Une nouvelle génération d’artistes qui émergent sur Instagram

« Politique des Espaces partagés » est la première exposition du jeune artiste, qui n’a commencé à peindre qu’en 2019. « Après quatre ans de dessin monochrome, je me suis mis à la peinture parce que pour moi, les couleurs sont un moyen d’exprimer ses sentiments, raconte-t-il. Je voulais communiquer avec davantage de finesse. »

Les tableaux d’Eniwaye Oluwaseyi ne s’exposent pas seulement dans cette galerie d’Accra, mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs Instagram qui lui a permis d’accéder à cette première consécration. « Ce n’est pas moi qui l’ai trouvé, c’est lui qui m’a trouvée, plaisante Adora Mba, la directrice de la galerie ADA. Je crois qu’il m’a envoyé un message privé, ou qu’il m’a taguée sur l’une de ses publications. Aujourd’hui, les jeunes artistes utilisent Instagram comme un portfolio, et ça leur permet de se faire connaître beaucoup plus facilement. »

Ce qui lui a plu dans l'œuvre d’Eniwaye Oluwaseyi, explique-t-elle, au-delà de la beauté des tableaux, était la puissance de leur portée symbolique. « Et l’art sans signification, ce n’est pas vraiment de l’art, n’est-ce pas ? Seulement de jolis dessins ».

Créer une représentation en peinture pour les personnes albinos

Parmi ses inspirations, Eniwaye Oluwaseyi cite Barkley L. Hendricks, Toyin Odutola et Njideka Akunyili Crosby. « J’ai été très influencé par les lumières de Barkley L. Hendricks. Il a une manière de capturer les noirs, avec des couleurs vibrantes, des reflets… Comme lui, j’utilise des couleurs vives dans les vêtements et les arrières-plans pour faire ressortir le noir de la peau des sujets. »

Il cite aussi Kerry James Marshall, un peintre de Chicago connu pour ses portraits majestueux d’Afro-Américains. « Je me souviens d’une interview de Kerry James Marshall, raconte Eniwaye Oluwaseyi, où il disait que lorsqu’il allait au musée, il ne voyait que des peintures de la Renaissance représentant des personnes blanches. Ça m'a fait penser à la communauté albinos. Dans combien d’expositions peut-on voir des portraits de personnes albinos ? Imaginez une jeune fille albinos, à qui on a dit toute sa vie qu’elle était africaine. Mais lorsqu’elle va voir une exposition, et elle ne voit que des gens à la peau noire. La question qu’elle se posera, c’est : “Qui va représenter ma couleur de peau ?” »

Cette question, Eniwaye Oluwaseyi a tenté d’y répondre à son échelle. Et comme on lui demande si sa sœur a aimé les portraits qu’il a fait d’elle, il se contente d’une réponse lapidaire et d’un sourire : « Beaucoup. »