Sous-payés, logés à même le sol: 6 personnes jugées pour avoir exploité des étrangers dans des vignes

Justine Chevalier
La flavescence dorée, incurable, est une jaunisse de la vigne (photo d'illustration) - Eric Feferberg - AFP

Ils dormaient à même le sol, ne pouvaient se doucher qu'à l'eau froide, et travaillaient sans pause tous les jours pour quelques euros. Au début de l'automne 2018, ce sont plus de 120 travailleurs étrangers, parfois sans papiers, qui sont découverts travaillant comme vendangeurs dans les vignes de la Marne et de l'Aube, parfois dans les exploitations des grandes maisons de champagne. Exploités, non déclarés, certains de ces travailleurs étaient recrutés directement dans des centres d'hébergement.

Fait rare dans ce genre de dossier, cinq hommes et une femme, et trois sociétés, sont poursuivis pour ces faits et comparaissent à partir de ce mercredi, et jusqu'à vendredi, devant le tribunal correctionnel de Reims.

Agés de 30 à 41 ans, les six prévenus sont poursuivis pour "travail dissimulé", "emploi d'un étranger non muni d'une autorisation de travail salarié", et notamment "recours aux services d'un employeur d'un étranger non autorisé". Ils sont suspectés d'avoir joué les intermédiaires pour recruter de la main d'oeuvre à faible coût pour des sociétés viticoles sous-traitantes. Un couple et une société seront également jugés pour "traite d'êtres humains".

Logés à 20 dans une même pièce

L'affaire éclate à l'automne 2017. A cette époque, une altercation se produit entre différents vendangeurs sur une exploitation de l'Aube, nécessitant l'intervention des forces de l'ordre. C'est au cours de cette mission que les gendarmes vont découvrir 48 Afghans, employés par des sociétés prestataires pour faire les vendanges. Ces étrangers, demandeurs d'asile ou réfugiés pour la plupart, vivent dans des conditions précaires.

À l'époque, l'OCLTI, l'Office central de lutte contre le travail illégal, explique qu'ils étaient logés à 15, voire à 20, dans une même pièce, sans eau chaude, dormant sur un matelas ou à même le sol. La journée, ils travaillaient à des cadences éprouvantes pour un salaire insignifiant, voire inexistant.

Une opération coordonnée par l'office est également menée dans la Marne, sans lien avec la précédente affaire. Ce sont 77 étrangers, travaillant dans les vignes, qui sont découverts. Là encore, ils sont obligés de vivre et de travailler dans des conditions précaires.

Le parquet de Reims se saisit à cette époque de ces faits, alors que les sociétés qui emploient ces travailleurs sont basées à Reims, et ce parfois depuis plusieurs années. La section de recherches de Reims et l'OCLTI sont chargés des investigations qui dureront un an et mettront en lumière des faits remontant jusqu'à 2016.

"Parcours difficiles"

Venus d'Afghanistan, mais aussi du Mali, du Soudan ou encore du Sénégal, les hommes, et quelques femmes, étaient recrutés jusque dans les centres d'hébergement à Paris, Amiens, Chartres ou même Calais. "Nous accompagnions déjà une partie des victimes au moment de l'affaire, mais aucun d'entre eux ne nous a alerté, aucun ne s'est confié", regrette-t-on à l'Association des travailleurs migrants, qui oeuvre pour l'intégration des personnes étrangères, et qui s'est constituée partie civile dans ce procès.

"Ce sont des personnes qui ont déjà eu un parcours difficile, qui ont connu des atrocités et qui en plus se sont fait exploiter", abonde la responsable de l'association troyenne.

Cette affaire d'esclavigisme moderne est singulière tant par le nombre de victimes concernées, que par l'importance du nombre de personnes poursuivies, note une source proche du dossier. À l'issue de l'enquête préliminaire, de nombreuses saisies financières et immobilières ont été réalisées. Les mis en cause, dont la plupart contestent les faits, comparaîtront libres après avoir été placés sous contrôle judiciaire à l'automne 2019. Aucune maison de champagne n'a été inquiétée par cette enquête.

Article original publié sur BFMTV.com