Pauvreté en France : "2020, année de tous les dangers"

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Le Secours catholique, qui a aidé près de 1,4 million de personnes en France en 2019, pointe dans un rapport, publié jeudi, la forte progression de "l’extrême précarité" en France. L'association craint les répercussions dramatiques, sur les familles vulnérables, de la crise économique engendrée par le Covid-19.

Choisir de chauffer son logement ou de se nourrir ? Des familles se posent cette question quotidiennement en France, d’après le rapport annuel sur l’État de la pauvreté publié, jeudi 12 novembre, par le Secours catholique. Plus de la moitié des ménages interrogés par l’association en 2019 vit avec moins de 9 euros par jour et par personne pour "se nourrir, s’habiller, se meubler ou se distraire", une fois les dépenses fixes (loyer, assurance, factures d’eau et d’énergie) payées.

Ces chiffres sont issus d’une année d’enquête réalisée auprès de 55 400 ménages reçus par le Secours catholique. Les enquêteurs ont passé au peigne fin le budget de 3 000 d’entre eux pour comprendre en détail leur situation et leurs difficultés.

"Une fois payés le loyer et les factures récurrentes, dont certaines ne cessent d’augmenter [notamment l’eau et l’énergie], il reste si peu qu’il est impossible de payer la nourriture, les produits d’hygiène, le téléphone, les soins dentaires, les vêtements, les transports, les loisirs…", détaille Véronique Fayet, la présidente du Secours catholique, qui alerte sur un "drame silencieux".

Des enfants obligés de décliner les invitations aux anniversaires, faute de pouvoir offrir un cadeau

Le contexte de crise économique liée à la pandémie de Covid-19 fait peser un risque supplémentaire sur des personnes déjà vulnérables. "Pour beaucoup, 2020 est l’année de tous les dangers", prévient le rapport. Le risque sanitaire, la perte de revenus, l’isolement dû au confinement pourraient faire basculer ceux qui, jusqu’ici, parvenaient "à jongler" dans des situations extrêmes.

En 2019, le revenu médian des 55 400 ménages concernés par l’étude du Secours catholique était de 537 euros par mois - un chiffre très en dessous du seuil d’extrême pauvreté estimé à 716 euros en France.

Les familles qui parvenaient, au prix de grands sacrifices et de "débrouille", à trouver des solutions en sautant des repas pour nourrir les enfants, en ne chauffant qu’une pièce sur deux, en renonçant à recevoir chez soi ou en "déclinant les invitations des enfants aux anniversaires, faute de pouvoir offrir un cadeau", comme l’explique le Secours catholique, pourraient ne pas résister aux chocs endurés sur l’année 2020.

"Il a fallu supporter les dépenses supplémentaires provoquées par le confinement (alimentation, énergie…), faire face à la disparition ou à la diminution de sources de revenus (temps partiel, petits boulots, travaux informels, voire mendicité), et maintenant, pour certains, affronter les plans de licenciement et les ruptures de contrat de travail, voire la perte de son logement", prévient le rapport.

De plus en plus de migrants en situation régulière parmi les familles aidées

Le profil des personnes accueillies par le Secours catholique évolue. Il s’agit souvent de familles étrangères, parmi lesquels de plus en plus de migrants en situation régulière (49 % des adultes). Ces ménages sans ressources sont aussi plus fréquemment des couples avec enfants. Mais la part des femmes a très nettement augmenté. Elles représentent désormais 52 % des adultes rencontrés. La présence de mères isolées reste trois fois plus importante dans les accueils du Secours catholique que dans la population générale et elles ont souvent des enfants en bas âge.

"Notre pays ne peut se permettre de laisser dans la misère tant de familles, d’enfants et de personnes isolées", dénonce l’association d’aide aux plus démunis, qui reproche au gouvernement de se contenter "d’aides ponctuelles".

Le Secours catholique pointe notamment des décisions politiques à l’origine de la dégradation des conditions de vie des plus pauvres, telle que la baisse des APL (aides personnalisées au logement) dont la part d’allocataires ainsi que les montants alloués ont diminué sous l’impulsion du ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, et de Gérald Darmanin, alors au ministre du Budget, il y a trois ans.

Le rapport révèle aussi que la part des ménages percevant des prestations sociales, dont les allocations familiales et le RSA, a fortement baissé. "Cela peut s’expliquer à la fois par une baisse de l’éligibilité à ces aides, mais aussi par une hausse du non-recours", analyse le Secours catholique. Autrement dit, une partie de ceux qui y auraient droit ne demandent pas ces aides étatiques. "Un tiers des ménages reçus au Secours catholique et éligibles au RSA ne le perçoivent pas", selon le rapport, qui précise que ces derniers ne vivent qu’avec 200 euros par mois en moyenne.

Régularisation des sans-papiers

D’après les données compilées par le Secours catholique, la plupart des bénéficiaires de l’association sont "en situation d’inactivité", mais pas forcément au chômage. Un quart d’entre eux n’a pas le droit d’exercer un emploi en France car ils sont sans-papiers, les autres, pour la plupart, ne peuvent pas travailler pour des raisons de santé, ou à cause d’une situation de handicap.

Ces personnes "vivent aujourd’hui dans des conditions effroyables faute de pouvoir travailler, alors qu’ils en ont l’envie et les capacités", dénonce l’association qui demande au gouvernement de les régulariser.

"L’éloignement de l’emploi est le premier pas d’une spirale vers la pauvreté", indique encore le rapport qui préconise la mise en œuvre "d’une politique de la confiance". "Réduire le chômage de longue durée suppose une autre approche que de menacer les chômeurs de sanctions", s’inquiète l’association. "Nous savons cependant que le plein-emploi n’est pas pour demain", ajoute le rapport qui suggère l’instauration d’un revenu minimum.

Enfin à l’échelle locale, le Secours catholique lance un appel aux mairies pour demander de faciliter l’accès à la cantine scolaire, aux sports, aux loisirs, à la culture, aux transports aux familles défavorisées. Pour l’heure en France, seule la moitié des communes pratiquent une tarification sociale qui permet à certains enfants d'avoir un repas équilibré.