"La passion de Dodin Bouffant": le film qui représentera la France aux Oscars 2023 sort au cinéma

La Passion de Dodin Bouffant, film hommage à la gastronomie française et à l'esprit français choisi pour représenter la France aux Oscars et récompensé pour sa mise en scène au Festival de Cannes, sort ce mercredi en salles.

Réalisé par Tran Anh Hung (L'Odeur de la papaye verte), cette adaptation d'un roman suisse suit le duo formé à la fin du XIXe siècle par le gastronome Dodin Bouffant (Benoît Magimel) et la cuisinière Eugénie (Juliette Binoche), unis par une complicité personnelle et culinaire.

Le festin de Pierre

La Passion de Dodin Bouffant fait la part belle à des festins gargantuesques, dont la préparation occupe une large place à l'image. Pour rendre l'ensemble crédible, le réalisateur a sollicité une des plus célèbres toques françaises, Pierre Gagnaire. Le chef fait aussi une apparition dans le film.

"Le plus important, c'était que ce soit crédible et que ce soit mangeable", explique le chef multi-étoilé au Michelin. "J'avais écrit un menu, mais quand je l'ai montré à Pierre, il m'a dit que certaines choses n'allaient pas et on l'a refait ensemble", renchérit Tran Anh Hung, qui a aussi fait appel à l'historien de la gastronomie Patrick Rambourg.

Grenouilles et ortolans

Puis Pierre Gagnaire a cuisiné pour Tran Anh Hung dans sa cuisine pendant cinq jours: "J'ai pu voir quels plats étaient intéressants, comment les filmer pour le film. Ça nous a permis de nouer notre relation. Sur le plateau, un collaborateur de Pierre a ensuite suivi le tournage pour respecter l'esprit qu'il voulait pour tous les plats."

Dans le film, les mets défilent pendant 2h30. "Le plus dur était d'être au tempo du film. Le temps d'un film n'est pas le temps d'un restaurant", note Pierre Gagnaire, qui a adapté certaines recettes du XIXe siècle à notre époque: "Il fallait cuisiner des choses que nous pouvions faire", insiste-t-il, avant d'ajouter:

"Les ortolans, par exemple, on n'a plus le droit de les cuisiner. Il faut les protéger. J'ai aussi déconseillé à Hung de prendre des grenouilles: quand vous ouvrez un sac de grenouilles, elles risquent de se répandre sur le plateau! Je lui ai évité un désastre industriel et un dépassement de budget!"

Une autre question s'est posée: comment rendre appétissants les mets à l'image. "Il faut simplement le faire", répond Tran Anh Hung. "La matière parle d'elle-même: si on voit que les personnages ont de l'amour, du respect, de la joie pour ce qu'ils manipulent, ça vient naturellement. Je n'ai fait aucun effort pour ça."

"Une source pure de plaisir"

À Cannes, La Passion de Dodin Bouffant a séduit la critique par son propos qui compare l'art culinaire au sexe. Dans une scène qui a marqué les esprits, Tran Anh Hung effectue un raccord entre une poire pochée et les fesses de Juliette Binoche pour "installer l'idée que la nourriture et la sensualité sont la même chose":

"La nourriture est quelque chose de tellement intime. C'est quelque chose qu'on met dans la bouche", détaille le réalisateur. "La nourriture est une source pure de plaisir."

Une idée qui a séduit Juliette Binoche: "Le film parle bien plus que d'art culinaire. S'il ne parlait que ça, il n'aurait pas la même force. L'histoire d'amour entre mon personnage et celui joué par Benoît prend sens avec et à travers la cuisine."

Son personnage maintient tout au long du récit sa liberté tout en étant cantonné à cette cuisine: "J'ai trouvé ça très beau", poursuit l'actrice. "Elle décide de rester dans la cuisine là où elle excelle, là où elle a sa passion et son lieu de création. C'est un lieu de servitude où elle trouve aussi sa liberté. C'est contradictoire."

"Refléter l'esprit français"

Au-delà de l'art culinaire français, La Passion de Dodin-Bouffant se présente aussi comme une ode aux petits plaisirs de la vie. "Le film ne parle pas des malheurs du monde. C'est une ode à l'humanité, une ode à la nature, une ode à des beaux sentiments", s'enthousiasme Pierre Gagnaire.

"Ce qui est important, quand je fais un film, c'est de laisser une œuvre d'art. Je ne suis pas un politicien. Je ne règle pas les problèmes du monde", poursuit Tran Anh Hung. "Les malheurs du monde passeront, la beauté de l'esprit humain restera."

"Avec ce film, j'ai voulu refléter l'esprit français. Ce n'est absolument pas un crime. C'est simplement un hommage à mon pays d'accueil", insiste le metteur en scène, qui dit s'être aussi inspiré du cinéma japonais pour imaginer La Passion de Dodin Bouffant.

"Ce qui est beau dans l'esprit français, c'est l'esprit de mesure", poursuit le réalisateur. "Les Français ne sont pas exubérants. Ils sont dans une forme d'inspiration et de calcul pour maintenir les choses à une certaine mesure où il y a une forme d'élégance d'esprit extraordinaire. C'est ce que j'essaye de refléter dans le film."

"Tenir le pari" des Oscars

Une démarche qui a pu lui valoir des critiques après l'annonce de sa sélection pour représenter la France à l'Oscar du meilleur film international. Télérama avait notamment déploré "un choix 'made in France' un peu indigeste" dans un article qui rebaptisait le film Anatomie d'un pot-au-feu. Des réactions qui ont étonné Tran Anh Hung.

"Je n'ai pas compris cette violence", avait-il réagi dans Première: "Personne n'est venu remettre en cause la décision du jury du Festival de Cannes de décerner la Palme d’or au film de Justine Triet et c'est parfaitement normal. Pourquoi faudrait-il aujourd’hui remettre en cause celle du comité qui désigne le représentant français des Oscars?"

Les 14 finalistes pour les Oscars seront annoncés le 21 décembre prochain. En attendant, l'équipe du film se rend aux Etats-Unis pour faire campagne. Il fait déjà sensation: "Quand on a projeté le film à l'étranger, ils étaient émerveillés de savoir qu'on avait créé un récipient spécial pour cuisiner le turbo", s'amuse Tran Anh Hung.

"Comme c'est un jury qui a nommé le film, c'est important de tenir le pari", complète Juliette Binoche. "C'est une sorte de jeu que Hung doit assumer et que la Gaumont a très envie de soutenir. Je vais le partager. Je vais aller aux Etats-Unis et aider le film à gagner."

Article original publié sur BFMTV.com