«Les Passagers de la nuit», Mikhaël Hers réussit à recréer «la fragilité de l’époque» Mitterrand

C’est plus qu’un film, c’est la renaissance d’un univers, d’une ambiance, d’une époque. « On est de son enfance comme on est de son pays », explique Mikhaël Hers, né en 1975 à Paris, réalisateur des « Passagers de la nuit » qui sort mercredi 4 mai dans les salles en France.

Sur grand écran, nous ne sommes pas seulement subjugués par l’histoire d’une famille parisienne après la victoire de Mitterrand en 1981, déclenchant la liesse de (presque) tout un peuple, mais on regarde les coulisses de l’Histoire de la France en train de se dérouler dans une intimité familiale.

Charlotte Gainsbourg campe avec un naturel épatant Élisabeth, la mère de famille bousculée par un divorce inattendu. Lors de sa recherche d’un nouveau destin, elle rencontre Vanda, une Emmanuelle Béart magnifique dans le rôle d’une animatrice de radio assurant avec une voix grave et suave l’émission de nuit Les passagers de la nuit, hommage à l’émission culte Allô Macha, de Macha Béranger, à la Maison de la radio, où les auditeurs se confiaient et confessaient sans filtre dans l’anonymat et la proximité des ondes. Cet univers parallèle adoré par des millions d’auditeurs est la preuve qu’un autre monde est possible. C’est par cette passerelle qu’Élisabeth trouvera son chemin et accueillera une fille paumée dont son fils tombera amoureux… Entretien.

RFI : Sommes-nous tous des « Passagers de la nuit » ?

Mikhaël Hers : [Rires] Dans tous les cas, nous sommes tous des passagers de la nuit, de la vie, et du jour aussi. On est de passage…

Quelle sorte de passagers de la nuit sommes-nous ?

C’est ce que raconte un peu la voix de la fin : on aura été que des bribes, des ombres, que les gens ont cru entrevoir… On connaît les gens toujours de façon assez parcellaire. C’est un mélange d’un lien profond que peuvent avoir les gens, d’une grande intimité et puis il reste toujours une part de mystère.

Les Passagers de la nuit démarre dans une société française en liesse, avec beaucoup de joie, avec des gens qui s’ouvrent les uns aux autres. Après avoir fini votre film situé au début des années 1980, qu’est-ce que cela vous a fait, de vous retrouver dans notre société d’aujourd’hui avec des espaces et des esprits plutôt fermés et en manque de joies ?

Je n’idéalise pas non plus cette période-là. J’avais envie de m’y plonger, parce que c’étaient les années de mon enfance et on dit souvent qu’on est de son enfance comme on est de son pays. J’y crois profondément. Et c’est un grand privilège que le cinéma m’offre de pouvoir replonger dans ces années-là et d’en capturer une image avec des sonorités, des tessitures, des sensations. Mais je n’ai pas non plus une idéalisation de cette période. Quand on la prend avec de recul et quand on la regarde à l’ombre du présent, on voit bien que cette liesse populaire, toute cette agitation, cette réjouissance, ont été de courte durée. Très vite, il y a eu une politique de rigueur et beaucoup de désillusions. Donc, c’est un regard un peu doux-amer. Mais je n’ai pas une image idéalisée de cette période.

Une chose frappe dans votre film. Pour faire renaître cette époque et cette société, votre regard ne se concentre pas sur le travail, mais plutôt sur les relations entre les gens. Comment se comporte-t-on avec l’autre, comment écoute-t-on l’autre. Pour vous, est-ce que cela était la particularité de cette époque ?

Non, je pense que le travail est important. En l’occurrence, cette femme, Élisabeth, se retrouve, du jour au lendemain, à devoir assumer un quotidien, à devoir réinventer les choses. D’ailleurs, elle trouve du travail, elle a besoin de cumuler d’autres jobs pour vivre, donc cette question de travail est importante. Peut-être, à l’époque, il était plus facile de changer de voie, de bifurquer, de faire un pas de côté, qu’aujourd’hui. Peut-être cette question a été un peu moins angoissante. Mais je n’en ai pas de certitude, parce que j’ai vécu cela enfant. Peut-être que je me raconte des histoires et invente des choses.

Dans votre film, vous naviguez entre des tournages d’aujourd’hui et des images d’archives. Pour vous, ce n’est pas un handicap, au contraire, vous nous donnez l’impression de reconstituer cette période grâce à une libération de la dictature et des contraintes de la technologie.

Il y a quatre formats différents d’images dans le film : le gros du film est tourné en numérique, mais un numérique où l’on a travaillé avec des filtres, en rajoutant du grain, en essayant de créer une image sur laquelle qu’on puisse avoir prise. C’est le format principal. Ensuite, il y a beaucoup d’images qu’on a tournées nous-mêmes, avec une petite caméra 16 mm, une caméra Bolex, dont les images ressemblent aux images d’archives, mais qu’on a tournées nous-mêmes. Il y a effectivement des images d’archives, des images d’amateurs anonymes. Et puis, il y a des images qu’on a tournées en 35 mm, parce qu’il y avait des décors très compliqués à capturer en numérique. Donc, il y avait tous ces formats. Tous ces formats créent un flot. J’espère que le spectateur est pris dans un flot et ne s’interroge pas continuellement sur ce qu’il voit… Pour moi, c’était une façon de réussir à créer un sentiment de l’époque. Je pense aussi que l’imaginaire qu’on a de cette époque, c’est le format de la pellicule. Notre imaginaire lit ces années-là à la pellicule, à son imprécision, à sa fragilité… C’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour donner à voir, et à ressentir cette époque, plutôt que la reconstitution très précise, luxuriante, exhaustive…

La promesse de cette époque était de se réaliser, s’inventer ou se réinventer. Votre film, est-ce aussi un appel à notre époque d’aujourd’hui ?

Effectivement, c’était peut-être une promesse, une sorte d’émancipation. Une promesse d’émancipation ou de réinvention. L’émancipation est une valeur que j’associe profondément à la gauche. Peut-être ce personnage incarne cela aussi. Elle porte en elle cette chose-là : le désintéressement, le lien, la possibilité d’une émancipation.

Dans le film, le personnage principal finira avec un petit boulot dans une bibliothèque, mais cela ne l’empêche pas d’écrire. Le fils ne brille pas à l’école, mais cela ne l’empêche pas de s’épanouir en faisant de la poésie. Cela paraît très différent de notre monde d’aujourd’hui ou tout le monde est rangé dans des catégories et subit la pression sociale des marques et des labels…

Ce sont des personnages un peu particuliers aussi. Je n’ai pas la prétention de faire le portrait représentatif et exhaustif d’une famille parisienne moyenne. Ce sont des personnages que j’ai choisis. Élisabeth écrit, mais d’une manière très personnelle. Elle tient un journal, n’a aucune prétention ou vocation littéraire. Elle couche sur papier ses impressions que lui inspire sa vie, son rapport à ses enfants, ce qu’elle traverse. En revanche, son fils a une aspiration d’écrivain. C’est un jeune homme qu’on prend à un moment où tout est possible, du début à la fin de son adolescence. Il voit le salut de la vie probablement à travers l’amour qu’il trouvera, et peut-être par l’écriture. C’est quelqu’un qui n’est pas en prise avec des choses très matérielles.

Regrettez-vous qu’il n’y ait plus d’émissions de nuit à la radio pour accoucher les confessions des auditeurs ?

De manière générale, je n’ai pas un rapport nostalgique aux choses. Mais, il y avait quelque chose de très précieux. Ces émissions-là, je les écoutais quand j’étais enfant. Je me mettais mon walkman, j’étais dans le lit, et puis il y avait ces voix. C’étaient des passerelles, entre la personne qui était seule chez elle et des témoignages d’anonymes… Des voix qui circulaient, des voix dans la nuit, des passagers de la nuit. Il y avait des liens qui se tissaient par le hasard. Il y avait une forme de communion. Plusieurs personnes disséminées à plusieurs endroits du pays et parfois même de la planète étaient capables d’entendre cette même voix au même moment. C’était une communion un peu mystérieuse que l’atomisation des moyens de communication d’aujourd’hui ne permet plus. C’est devenu quelque chose de beaucoup plus exposé, beaucoup plus éclaté.

► À écouter aussi : Cinéma: sortie du film «Les Passagers de la nuit», de Mikhaël Hers

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