Les partisans de l’éco-responsabilité sont-ils des « enfants gâtés » du capitalisme ?

<span class="caption">Le marché bio des Batignolles</span> <span class="attribution"><span class="source">Ville de Paris.</span></span>
Le marché bio des Batignolles Ville de Paris.

Connaissez-vous l’histoire du petit groupe d’étudiants d’une grande école qui, en appelant leurs camarades à « bifurquer » et à « déserter » certaines carrières professionnelles pour ne pas se rendre complices de la crise écologique, ont par la même occasion, mis en doute les vertus du capitalisme responsable ?

L’appel lancé par 8 étudiants de la grande école d’ingénieurs AgroParisTech, lors de leur cérémonie de remise des diplômes, est loin d’être un épiphénomène.

La prise de conscience de cette jeune élite intellectuelle s’inscrit dans une quête de cohérence plus globale, entre style de vie, pratiques professionnelles et urgence socio-écologique (voir la tribune des étudiants de l’ENS dans le journal Le Monde ; ou le manifeste étudiant « Pour un Réveil écologique ».

Qui sont-ils ? Aident-ils à réformer un système destructeur – ou participent-ils, souvent malgré eux, à la reproduction du système et de ses inégalités socioculturelles ?

Une élite culturelle du monde d’après… ou presque !

Le capitalisme responsable est un modèle qui doit permettre la prospérité économique, tout en apportant des réponses aux défis écologiques et sociaux : c’est-à-dire parvenir à découpler la croissance économique et la destruction de la planète.

Actuellement, on parle de découplage relatif, car même si l’on observe une baisse des consommations de ressources et des impacts environnementaux, notre production continue d’augmenter.

Dans mon essai, Les Enfants gâtés. Anthropologie du mythe du capitalisme responsable, (2022, Éditions Payot), je m’intéresse à la fonction sociale de l’éco-responsabilité non seulement pour accompagner la transition socio-écologique, mais avant tout pour assurer le maintien de l’ordre social.

J’ai coordonné une vaste enquête qualitative auprès de 2 500 personnes, issues d’une partie des classes moyennes et supérieures, en Europe et au Canada, que l’on peut qualifier de créatifs culturels. Nous avons mobilisé une grille de lecture qui met en tension le système de contraintes de ces personnes (temps, argent, styles de vie, etc.) et leurs imaginaires associés à l’éco-responsabilité. Toutes ces personnes avaient en commun d’avoir mis en place de nouvelles routines quotidiennes (alimentaire, loisir, professionnel) afin d’être des consommateurs « responsables » : c’est-à-dire continuer de consommer mais faire des choix d’achat en cohérence avec leurs valeurs, sociétales ou écologiques.

Cette étude a permis d’identifier deux groupes sociaux. Le premier est constitué d’une élite culturelle médiatico-créative composée de personnes diplômées des grandes écoles, à laquelle les 8 étudiants semblent appartenir. Ce sont des leaders d’opinion, qui embrassent, pour la plupart de manière sincère, les luttes progressistes, tant sociétales qu’écologiques, comme la justice sociale ou l’urgence écologique.

Ils proposent des solutions, idéologiques et pratiques, aux maux de notre époque, et ils encouragent la population à faire les mêmes choix de vie qu’eux. Pour eux, la sobriété devient un nouveau signe de prestige social.

Consommer éco-responsable devient une nouvelle norme. Cette nouvelle convention collective entraîne, parallèlement à de nouvelles évolutions réglementaires, de nouvelles façons de produire et de distribuer.

La démocratisation de l’éco-responsabilité est facilitée par des influenceurs domestiques que j’ai choisi de nommer les « enfants gâtés » et qui adhèrent à l’idéologie du capitalisme responsable. Ils constituent le second groupe social identifié.

Ils représentent une partie des classes moyennes et supérieures occidentales et ont en commun de ne pas vouloir renoncer au confort de leurs modes de vie. Toute diminution de la consommation est perçue comme une régression qui n’est pas culturellement acceptable, mais ils sont prêts à accepter sa réinvention.

Pour les étudiants dont il est question, le système incitatif proposé par les grandes écoles et par l’imaginaire d’une croissance verte, ne semble plus suffire à rendre désirable le capitalisme responsable. Et ce, malgré les tentatives d’adaptation des grandes entreprises, avec notamment l’arrivée de nouvelles professions comme celles de directeur de la décarbonation.

La fermeture ou la redirection de certains imaginaires liés au mythe du progrès sont difficilement acceptables par la société, malgré le fait qu’une part de plus en plus importante de la population s’interroge. Par exemple, la quête du bonheur et de l’épanouissement individuel permet le renouveau du culte de la performance, notamment à travers la reconversion professionnelle ou l’engouement pour le frugalisme.

À lire aussi : La tentation du frugalisme

L’opinion publique participe à forger une conviction commune : l’engagement de ces jeunes se construit en opposition au projet de société du capitalisme responsable ; participant ainsi à rendre toujours plus imperméables les différents imaginaires de la transition socio-écologique.

Une prise de position qui représente une menace pour l’ordre social, et qui est perçue par certains détracteurs comme inappropriée ou utopiste.

D’un point de vue anthropologique, à partir du moment où l’on cesse de croire en certaines entités irréelles qui permettent d’organiser le réel (comme les firmes ou les institutions), elles cessent d’exister à nos yeux.

Si nous ne croyons plus en elles, nous allons organiser notre vie quotidienne différemment : nous allons nous tourner vers d’autres entités tout aussi irréelles, mais qui portent d’autres croyances, ou même en imaginer de nouvelles avec des personnes qui pensent comme nous.

L’appel à « bifurquer » et à « déserter » comme révélateur des paradoxes de l’éco-responsabilité

Lorsque l’on produit ou consomme éco-responsable, cela procure un sentiment de bonne conscience qui nous pousse à légitimer la poursuite de l’hyperconsommation, car on a l’impression de dé-consommer.

À lire aussi : La « dé-consommation », nouvelle forme de distinction sociale ?

Il s’agit d’un alibi, individuel comme collectif, pour inciter les personnes à changer, et non le système, tout en donnant l’illusion du contraire.

Devenir un citoyen-consommateur « éco-responsable » est compliqué, car la consommation éco-responsable repose sur une contradiction : celle de continuer à consommer autant malgré l’injonction à consommer moins et mieux. Cette contradiction avec laquelle les personnes doivent composer s’apparente au phénomène de la « double contrainte » décrit par l’anthropologue américain Gregory Bateson : consommer moins tout en consommant autant est impossible, ce qui provoque une dissonance cognitive est un écart entre un désir et l’impossibilité de le réaliser.

En réponse, de plus en plus d’offres éco-responsables « prêtes-à-penser » existent pour permettre aux individus d’opérer des déplacements de pratiques d’achat et/ou d’usage, sans renoncer pour autant à leurs habitudes de consommation : Coca-Cola mobilise les consommateurs pour atteindre ses objectifs de recyclage (« N’achète pas de Coca-Cola si tu ne nous aides pas à recycler ! ») ; ou la marque Veja qui propose non seulement des baskets éthiques, mais également la réparation, le nettoyage et le recyclage des baskets.

Les 8 étudiants dénoncent les deux principaux paradoxes du capitalisme responsable, résultant de l’injonction à la poursuite de la production-consommation : le capitalisme responsable n’invente pas un nouveau monde, mais permet de faire perdurer l’ancien ; et l’éco-responsabilité promet la transition socio-écologique au prix du moindre effort et par la consommation.

Par exemple, Easyjet s’engage pour la neutralité carbone d’ici 2050, incitant implicitement ses clients à continuer à voler comme si de rien n’était puisque tout est « sous contrôle ».

Autrement dit, ce qui peut apparaître comme un progrès social au premier abord n’en est peut-être pas forcément un.

Prôner le consommer moins équivaut à consommer différemment et souvent plus, et conduit à l’instauration de nouveaux maux culturels comme le crédit moral (une bonne action permet de justifier des écarts sur d’autres postes de consommation).

Par exemple, prendre l’avion plusieurs fois par an car on vend et achète des vêtements d’occasion sur Vinted.

La quête de responsabilité n’est pas accessible à tous

Les comportements consuméristes traduisent le niveau d’engagement d’un individu (de « pas concerné » à « évangélisateur ») par rapport au capitalisme responsable. La visualisation ci-dessous permet d’identifier les principaux idéal-types de « comportements éco-responsables » : les émotionnels engagés, les éco-individualistes, les pragmatiques volontaires et les conservateurs indécis.

Par exemple, les personnes qui ont un niveau débutant vont avoir la conviction qu’elles doivent changer certaines pratiques de leur mode de vie et elles pensent que consommer différemment est une solution : elles vont être très sensibles aux offres « prêtes à penser ».

Pour les personnes que je qualifie d’évangélisateurs, consommer éco-responsable devient un acte politique. Le citoyen-consommateur éco-responsable évangélisateur aspire à « convertir » les autres à son mode de consommation et n’hésite pas à opérer des changements importants dans sa vie (devenir végane, s’investir dans le militantisme, revendre sa voiture, démissionner de son poste de cadre dans le conseil pour se convertir à un métier manuel, etc.).

Les émotionnels engagés et les éco-individualistes disposent d’un capital économique supérieur aux pragmatiques volontaires et aux conservateurs indécis. Les émotionnels engagés détiennent le capital culturel le plus important, notamment lorsqu’ils sont évangélisateurs et très sensibles aux problématiques socio-éco-environnementales.

Suivant la nomenclature ci-dessus, les 8 étudiants d’AgroParisTech feraient partie des émotionnels engagés, et par leur appel à « bifurquer » et à « déserter » se positionnent en évangélisateurs de l’éco-responsabilité. Comme ils disposent d’un capital culturel et économique important, le risque qu’ils prennent en explorant d’autres voies de réussite personnelle et professionnelle est plus limité que pour des profils disposant de capitaux inférieurs : autrement dit, ils sont les plus armés pour s’adapter aux changements à venir.

Les jeunes diplômés d’AgroParisTech ne sont pas des enfants gâtés pour autant dans la mesure où ils ont cessé de croire à l’idéologie du capitalisme responsable. Mais ils ne participent pas, du moins pour le moment, à créer une nouvelle société, ou un nouveau monde même si ils mettent à mal l’imaginaire collectif dominant : ils s’érigent en pionniers du monde d’après, un monde comme le nôtre mais qui serait plus éthique, et surtout écologiquement soutenable.

Profitons de l’engouement suscité par la vidéo de leur discours pour faire un pas de côté. Allons de l’autre côté du miroir pour observer différemment notre réalité, afin d’anticiper les répercussions de nos comportements d’aujourd’hui sur demain.

En définitive, dans quel monde voulons-nous vivre et quels sont les nouveaux imaginaires à construire ensemble pour y parvenir ?

Fanny Parise est l’autrice de « Les Enfants gâtés. Anthropologie du mythe du capitalisme responsable » paru aux éditions Payot (2022).

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite:

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles