Parodies de procès, brosse à toilettes dorée : sur TikTok, la jeunesse russe se déchaine contre Poutine

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Le retour en Russie de l’opposant Alexeï Navalny et l'audience expéditive à laquelle il a été soumis le 18 janvier ont suscité un vaste mouvement de contestation en ligne, à coups de vidéos parodiques. Le mouvement s’est propagé dans la rue quand ses équipes ont diffusé un documentaire sur un palais de Vladimir Poutine au bord de la mer Noire. Sur TikTok, les jeunes ont publié de nombreuses vidéos pour dénoncer son arrestation mais aussi le système politique corrompu qui selon eux gouverne leur pays.

Près de 20 000 manifestants se sont ainsi réunis à Moscou et des foules se sont constituées dans 113 autres villes le 23 janvier pour dénoncer la corruption et l’emprisonnement de Navalny.

Les jeunes se sont également mobilisés notamment sur les réseaux sociaux, autour du hashtag #LibérezNavalny (#свободунавальному). Ce dernier a récolté plus de 340 millions de vues sur la plateforme TikTok.

Les vidéos filmées par ces adolescents montrent notamment des portraits du président Vladimir Poutine décrochés des salles de classes, parfois pour être remplacés par une photo d’Alexeï Navalny.

"Bonjour, est-ce que je peux faire un procès chez vous ?"

Auparavant, plusieurs vidéos de parodies de procès avaient circulé sur les réseaux sociaux, tournant en ridicule l'audience de Navalny organisée le lendemain de son retour en Russie, le 18 janvier, dans un commissariat de Khimki, près de Moscou. Cette procédure avait permis de prolonger son emprisonnement de 30 jours, au mépris des procédures judiciaires en vigueur selon le principal accusé, avocat de formation, qui a dénoncé "une parodie de justice [...] au sommet de l’illégalité" dans une série de vidéos publiée après le verdict.

Dans cette vidéo, le jeune homme va dans plusieurs magasins et interpelle des automobilistes. "Bonjour, est-ce que je peux faire un procès chez vous ? Apparemment, maintenant on a le droit d'en organiser partout", dit-il à ceux qu’il rencontre. À la fin de la vidéo, celui qui le filme lui demande : "Qui est-ce que vous voulez juger ?", et il répond: "Qu'est-ce que ça change ?". Reprenant la même idée, un internaute a réalisé une parodie dans une salle de bains avec l’accusée enfermée dans la cabine de douche.

Le palais de Poutine et ses brosses pour toilettes à 700 euros

Le 19 janvier, soit deux jours après son arrestation, les équipes du Fonds de lutte contre la corruption (FBK), organisation créée par Alexeï Navalny, ont publié un documentaire de près de deux heures dévoilant le faste qui règne dans le palais de Guelendjik, résidence du président Vladimir Poutine située au bord de la mer Noire. D’une valeur estimée à plus d’un milliard d’euros, beaucoup y voient la preuve ultime de la corruption généralisée dans les hautes sphères du pouvoir russe.

Indignés, plusieurs jeunes se sont emparés de ce thème pour réaliser des montages vidéo sur TikTok, voire pour recréer l’édifice pièce par pièce sur le jeu vidéo de construction Minecraft.

L’enquête des équipes de Navalny a par ailleurs dévoilé des détails insolites sur l’aménagement du palais avec l’existence d’un bar à chicha, d’une piste de hockey creusée sous la montagne et de... brosses pour toilettes venues d’Italie, d’une valeur de 700 euros chacune.

Un manifestant s’est alors amusé à peindre une simple brosse en plastique avec un spray de couleur dorée et à la brandir lors du rassemblement organisé le 23 janvier devant l’université de Tomsk, au centre du pays. Sa vidéo a reçu plus de 180 000 "j’aime" sur TikTok.

De nombreux internautes se sont aussi filmés en train de jeter leur passeport russe, voire en train de le brûler, en signe de protestation contre le gouvernement. "S’opposer aux autorités ne signifie pas être contre sa patrie", peut-on lire en commentaire d’une de ces vidéos TikTok.

Une opération de contre influence sur TikTok

Ce mouvement de la jeunesse sur les réseaux a connu un certain succès et les autorités russes ont décidé de contre-attaquer. L’organisme russe de contrôle des télécommunications Roskomnador a ainsi adressé un avertissement aux plateformes TikTok et Vkontakte (équivalent russe de Facebook) et leur a demandé de bloquer tout contenu appelant "des mineurs à participer à des activités illégales". D’autres plateformes comme Facebook et Twitter ont reçu l’ordre de "bloquer les appels à manifester le 23 janvier", rapporte le média français 20 minutes.

Selon le média d’opposition Novaya Gazeta, une certaine "Organisation publique pour les affaires de la jeunesse" a envoyé à de nombreux influenceurs russes une "commande urgente de contenu publicitaire" via Telegram.

En échange de 1 500 roubles, soit environ 16 euros, les influenceurs devaient produire une vidéo répondant à un cahier des charges précis : filmer une vidéo créative, avant le 23 janvier, reprenant un ou deux éléments de langage issus de cette liste : "les manifestants ont provoqué la police", "peu de gens se sont rassemblés", "de manière générale il y en a marre de Navalny", "j’en ai marre de la politique et de toutes ces manifestations", "je veux un retour au calme". Le document envoyé précise qu’il faut reformuler les éléments de langage et ne pas les réciter tels quels.

D’autres documents ont été envoyés par la suite, augmentant la rétribution à 2 000 roubles, soit 21 euros. Plusieurs influenceurs ont honoré cette commande et publié des vidéos reprenant les éléments de langage demandés, parfois mot pour mot, sous les hashtags #NonÀLaRévolution et #JeNeVeuxPasDeRévolution (#нетреволюции et #нехочуреволюциюet).

Cumulés, ces deux hashtags ont récolté trois millions de vues sur TikTok, ce qui représente moins de 1% des vues récoltées par celui appelant à la libération de Navalny.