"Parler", le Twitter de la droite américaine ou la nouvelle arme de la famille Mercer

·5 min de lecture

C’est le nouveau réseau social dont tout le monde parle… à droite et à l’extrême droite de l’échiquier politique américain. "Parler", un clone de Twitter, est aussi un outil d’influence financé par la richissime famille Mercer.

C’est le nouvel enfant chéri des déçus de l’élection présidentielle américaine. Le réseau social Parler attire les conservateurs américains et militants d’extrême droite par millions depuis une semaine. Ce clone de Twitter, créé en 2018 par John Matze, a officiellement multiplié par plus de deux le nombre de ses membres, passant de 4,5 millions d’abonnés la semaine avant le scrutin américain à 10 millions d’utilisateurs samedi 14 novembre. Parler est devenue l’application la plus téléchargée sur les smartphones aux États-Unis depuis une dizaine de jours, souligne CNN.

Le sénateur du Texas et soutien de Donald Trump Ted Cruz, la très populaire présentatrice de Fox News Maria Bartiromo ou son collègue Sean Hannity, l’influent animateur conservateur de radio Mark Levin ont tous appelé, ces derniers jours, leurs fidèles à venir grossir les rangs de Parler. "Est-ce que Twitter et Facebook sont allés trop loin ? Le succès de Parler s’explique, en partie, par le fait que les gens ont compris qu’ils étaient censurés ailleurs", a assuré Maria Bartiromo, faisant allusion aux reproches récurrents que les conservateurs adressent aux grands réseaux sociaux, accusés d’avoir pris le parti des démocrates pendant la dernière campagne présidentielle.

Un conspirationniste, un ex-leader du Ku Klux Klan et des milliardaires conservateurs

Les millions d’Américains qui ont répondu à ces appels vont se retrouver dans un environnement beaucoup moins policé, où des figures d’extrême droite bannies de Twitter ou Facebook, comme le conspirationniste Alex Jones, l’ancien leader du Ku Klux Klan David Duke ou encore la militante antimusulmans Laura Loomer, ont déjà pris leurs aises.

Ils vont pouvoir, comme sur Twitter, s’abonner aux fils d’autres membres, partager les messages et participer aux débats. Mais il y a ici beaucoup moins de tabous que sur les autres plateformes. Si la pornographie est proscrite, pour le reste "nous mettons l’accent sur la liberté d’expression et l’échange d’idées", a affirmé John Matze, le PDG de Parler. Contester les résultats de l’élection présidentielle et affirmer que Donald Trump a gagné y est donc tout à fait autorisé, tout comme promouvoir la haine raciale et les théories complotistes en tout genre.

Le succès fulgurant de ce havre de paix pour "QAnonistes" (adeptes d'une folle théorie du complot faisant de Donald Trump le seul rempart contre une conspiration de démocrates satanistes) et suprémacistes n’aurait pas été possible sans la richissime famille Mercer.

Rebekah Mercer, la fille du financier et milliardaire Robert Mercer, a reconnu, samedi 14 novembre, avoir financé la création et le développement de Parler pour lui permettre de devenir une alternative crédible à Twitter ou Facebook. Ce réseau social est le résultat d’un "effort pour mettre fin à la tyrannie et la démesure de nos techno-seigneurs et pour défendre la liberté d’expression", a-t-elle affirmé au Wall Street Journal.

Rôle central dans la campagne de Donald Trump en 2016

C’est aussi une nouvelle illustration de l’influence exercée en coulisse par cette famille sur le camp républicain depuis l’arrivée de Donald Trump dans le paysage politique américain. En 2016, Robert Mercer, un financier de génie, féru d’informatique et d’idées politiques extrémistes, avait misé plus de 23 millions de dollars sur la candidature de Donald Trump et de divers candidats républicains qui se présentaient au Sénat.

Mais le milliardaire et sa fille ne se sont pas contentés de signer des chèques. Rebekah Mercer a aussi joué un rôle central dans la campagne de Donald Trump. C’est elle qui a convaincu le candidat républicain à faire de Steve Bannon son stratège en chef, raconte le New Yorker. Pas étonnant : Robert Mercer a été, au début des années 2010, l’un des principaux financiers de Breitbart, le média d’extrême droite dirigé par Steve Bannon.

C’est encore Rebekah Mercer qui a chargé la très controversée société Cambridge Analytica de s’occuper de l’aspect digital de la campagne de Donald Trump. Là encore, rien de surprenant : Robert Mercer a été le principal investisseur dans cette entreprise qui s’est retrouvée, en 2018, au cœur de l’un des plus retentissants scandales de l’histoire de Facebook pour avoir exploité les données personnelles de 50 millions d’utilisateurs du réseau social sans leur consentement. "Les Mercer ont posé les fondations de la révolution Trump", affirmait en 2019 Steve Bannon au New Yorker.

Mais ils ont continué leur travail d’influence après l’élection de 2016. Rebekah Mercer, qui partage avec son père une haine viscérale de la plupart des valeurs du camp progressiste, comme le droit à l’avortement ou une limitation au droit de porter une arme, siège aussi au conseil d’administration du Government Accountability Institute (GAI), un cercle de réflexion conservateur et une machine de propagande cofondée par Steve Bannon.

C’est cet "institut" qui est à l’origine de plusieurs "rapports" sur l’argent de Bill et Hillary Clinton qui ont servi à nourrir des théories du complot faisant de l’ancien président américain et de sa femme des figures centrales d’une conspiration pour diriger les États-Unis en coulisse.

Le Government Accountability Institute a aussi été parmi les premiers à tenter d’impliquer le candidat démocrate Joe Biden dans des prétendues affaires de corruption en Ukraine. En 2018, un livre publié par cet organisme consacrait un chapitre entier au rôle d’Hunter Biden au conseil d’administration du géant ukrainien de l’énergie Burisma, raconte le New Yorker.

Au regard de tout cela, le rôle de Rebekah Mercer dans la création de Parler, le petit réseau social qui monte dans les milieux conservateurs, peut paraître anecdotique. Mais pour les organisations de lutte contre le racisme, le récent succès de cette alternative à Twitter peut se révéler très dangereux.

En effet, une part importante des millions de nouveaux membres sont des républicains bon teint qui n’ont pas encore basculé dans l’extrémisme mais qui risquent de se laisser influencer par l’avalanche des propos extrémistes, avertit l’Anti Defamation League, dans un rapport sur Parler paru jeudi 12 novembre. Et dans le contexte politique explosif aux États-Unis, Parler pourrait être l’étincelle qui met le feu aux poudres.