"Panic buy", comment expliquer ces achats en grande quantité qui entrainent des pénuries ?

Des rayons de pâtes dévalisés dans un supermarché le 14 mars 2020 à Rennes. (AFP)

Avec la guerre en Ukraine, les consommateurs se sont par exemple rués vers l'huile de tournesol en magasin, entrainant des pénuries.

Des rayons de pâtes, de farine ou de papier toilette vides en mars 2020 lors du premier confinement, pas une seule bouteille d'huile de tournesol dans votre supermarché depuis le début de la guerre en Ukraine... Des pénuries liées non pas à des problèmes d'approvisionnement mais à des achats anormaux des consommateurs. Du 4 au 10 avril, la consommation d’huile a bondi de 55% (et celle de farine de 57%) comparé à 2021.

"Lors d'une période de crise, l'angoisse de manquer ressort"

Des rayons vides après le passage de consommateurs qui font des achats en quantité anormale, entrainant ainsi des pénuries. Ce phénomène, c'est le "panic buying", l'achat de panique en version française, que chacun a pu constater ces deux dernières années en faisant ses courses.

"L'Homme, quand il est bébé, est dépendant pour se nourrir, se changer, bref, pour survivre. Inconsciemment, il y a une angoisse de manque. Lors d'une période de crise, cette angoisse de manquer ressort, ce qui conduit à des achats en masse de produits indispensables au quotidien, et dont on n'a pas l'habitude de manquer", décrypte Patrick Avrane, psychanalyste et écrivain.

Des magasins ont rationné les achats d'huile

Des achats en grande quantité qui contraignent certaines enseignes à limiter les quantités achetés par client pour éviter une pénurie crée par ces achats de masse. À Lyon par exemple, Lidl indique aux clients à l'entrée du magasin : "Afin de satisfaire l’ensemble de nos clients, nous vous demandons de bien vouloir limiter vos achats". Ainsi, l'enseigne demande de ne pas acheter plus de 4 bouteilles d’huile de tournesol Bio 0,75 L, trois bouteilles maximales d’1L d’huile de tournesol, de mélange de quatre huiles et d'huile de colza. Des initiatives constatées dans plusieurs villes.

"Les consommateurs ne doivent pas faire de réserves pour ne pas engendrer de pénuries immédiates dans les réseaux de distribution", prévient auprès du Parisien Fabien Razac, le directeur marketing de Lesieur, qui reconnaît que "le niveau de surconsommation actuel est compliqué à suivre, car cela met trop de pression sur l’outil industriel et les moyens humains".

"En voyant des rayons presque vides, le client a le réflexe d'acheter plus que de raison"

Avant l'huile, les pâtes, le papier toilette ou encore la farine ont fait l'objet de pénuries dans les supermarchés. Des produits pas anodins, à en croire Fanny Parise, anthropologue de la consommation et de l’évolution des modes de vie, chercheuse associée à l’université de Lausanne. "À chaque crise, il existe des produits perçus comme des totems de notre modernité : l'huile, le papier toilette... Les acheter en masse lors d'une crise, c'est se rassurer en tentant de ne pas être déstabilisé dans notre routine quotidienne".

À la peur du manque et d'être déstabilisé dans son quotidien, Patrick Avrane ajoute un effet d'entrainement pour expliquer ces achats en quantités déraisonnables. "En voyant des rayons presque vides, le client a le réflexe d'acheter plus que de raison, afin de ne pas risquer d'en manquer. Même réflexe lorsqu'il voit un autre client acheter plusieurs bouteilles d'huiles. Il préfère en acheter plutôt que d'en manquer, par mimétisme", poursuit le psychanalyste.

À chaque classe sociale son comportement

Indirectement, les reportages liés à ce problème peuvent aggraver la situation. "En voyant un rayon vide en Une de son journal, le consommateur aura le réflexe d'acheter le produit dès qu'il en trouvera, en plusieurs unités, même s'il n'en a pas besoin afin d'en avoir un stock" ajoute Patrick Arvane. "Le développement dans la société des stratégies d'autosuffisance et de fictions anxiogènes, voire apocalyptiques, contribue également à diffuser l'idée de devoir stocker des produits en cas de crise", ajoute Fanny Parise.

Un comportement qui n'est toutefois pas linéaire au sein de la population. "Les individus sont stratèges de leur quotidien : les classes populaires ont avant tout une vision budgétaire : mieux vaut acheter maintenant avant que les prix ne montent en raison d'une possible pénurie. La classe moyenne est dans une logique de mimétisme, les autres achètent alors j'achète. Les plus aisés, eux, cherchent des moyens alternatifs, plus écolo, plus sains... pour se distinguer", décrypte l'anthropologue Fanny Parise.

Des achats de paniques plus fréquents ?

"Chez les plus âgés, ce qui déclenche ces achats c'est le souvenir de la guerre, puis du rationnement, qu'ils ne veulent pas revivre", complète Patrick Avrane. Les pâtes et le papier toilette en mars 2020, l'huile de tournesol en avril 2022, à chaque crise majeure des achats frénétiques entrainent une pénurie sur certains produits du quotidien. Une fréquence qui pourrait devenir une norme.

"Le Covid a ouvert une crise systémique, à chaque nouvel évènement un côté anxiogène remonte chez les consommateurs. On peut émettre l'hypothèse que ces logiques de stockage seront de plus en plus fréquente à chaque évènements qui réactive un risque de futur anxiogène", conclut l'anthropologue.

VIDÉO - Inquiétude autour d'une possible pénurie d'huile de tournesol

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