"Le Pacte des Yokai", "7 Seeds"… pourquoi certains mangas ne sont jamais réédités

·8 min de lecture
Les couvertures des mangas
Les couvertures des mangas

Après plus de 22 millions de mangas vendus en France entre janvier et juillet 2021 et une offre toujours plus diversifiée, le manga vit actuellement un nouvel âge d’or en France. Malgré ce triomphe de la BD japonaise dans nos librairies, des dizaines de titres cultes publiés en France dans les années 1990 et 2000 - Le Pacte des Yokai, Mobile Suit Gundam - The Origin, 7 Seeds, Sanctuary, Racaille Blues, etc. - ne sont aujourd'hui plus commercialisés. Ils sont introuvables, sauf dans des médiathèques ou à prix d'or dans des boutiques en ligne, et certains sont condamnés à le rester.

Cette situation est récente. Il y a quelques années, il était encore possible de trouver facilement certains titres. Jusqu’en 2009, les libraires pouvaient conserver pendant un ou deux ans les séries en arrêt de commercialisation. Ce délai est désormais passé à six mois et la situation est telle qu’il est souvent plus intéressant (du moins pour les gros éditeurs du secteur) de pilonner des titres qui ne se vendent pas puis de les réimprimer plutôt que de les garder en stock.

"Aujourd'hui, on paie plus de taxes sur le stock que sur les ventes", confirme Pascal Lafine, éditeur chez Delcourt/Tonkam. "Quand on garde en stock un titre qui ne se vend pas, ça nous revient très cher. Souvent, on n’a pas le choix et on se retrouve à devoir pilonner les bouquins. Les arrêts de commercialisation, c’est la hantise des éditeurs."

Ventes insuffisantes

L'arrêt de commercialisation et l'absence de réimpression sont toujours liés à des ventes insuffisantes. C'est le cas de 7 Seeds (2001-2017) de Yumi Tamura, dont la publication a été interrompue en France par Pika. "Les ventes n'étaient pas à la hauteur. On n'a pas eu d'autre choix, mais ça reste rare", confie l'éditeur Mehdi Benrabah. "On essaye toujours de terminer une série par respect pour l'auteur et nos partenaires japonais." 7 Seeds ne sera pas réimprimé, sauf en cas de succès des autres titres de Yumi Tamura.

Pas encore en arrêt de commercialisation, un autre titre culte, Le Pacte des Yokai (2005-) de Yuki Midorikawa, vivote chez Delcourt/Tonkam. Si le 21e tome vient de paraître, seul les trois derniers tomes sont disponibles en librairie. Le reste est introuvable. Une situation qui condamne la série à basculer progressivement dans l'oubli. Malgré son importance, le titre ne sera pas réimprimé, précise Pascal Lafine: "On en vend 300. Le problème, c’est que pour faire un livre, il faut en imprimer au minimum 2.000." Pour amortir les risques, il publie désormais un seul tome par an du Pacte des Yokai.

Pascal Lafine tente de remédier à cette situation et d’éviter que se reproduise un cas comme Hikari-Man (2014-2018) de Hideo Yamamoto, seinen écoulé à 200 exemplaires dont la publication a été arrêtée au bout de deux tomes: "C'est difficile de dire à ces 200 fans qu’on ne continuera pas la série. J’ai beaucoup de séries en stand-by dans mon catalogue. Je suis en train de chercher comment faire pour ressortir et continuer certaines séries, dont Le Pacte des Yokai. On travaille pour trouver des solutions, ne serait-ce qu’en numérique."

Delcourt/Tonkam va ainsi proposer prochainement des rééditions de plusieurs mangas à succès désormais introuvables (Dragon Quest, Beck, Hellsing, Une sacrée mamie). L'éditeur rêve aussi de donner une seconde chance aux titres du collectif CLAMP et aux histoires courtes de Rumiko Takahashi. Reste que la crainte d’entamer une série dont la fin pourrait ne jamais être publiée en France est bien ancrée et terrifie tant certains lecteurs français qu'ils "se retrouvent désormais de plus en plus demandeurs de titres courts", souligne Matthieu Pinon, auteur du livre Histoire(s) du manga moderne.

La disparition de certains titres peut aussi être liée à leur contenu. C’est le cas de titres comme Kizuna et Fake, deux récits de romance entre garçons un peu vieillots publiés en France en 2004, mais aussi d'Asatte dance (1989-1990), édité entre 1995 et 1997: "Il y a vingt ou trente ans, le marché du manga, c’était du défrichage. Les éditeurs ne savaient pas forcément où ils allaient. Ils ont tenté des choses", rappelle Matthieu Pinon. "C'est aussi bien la preuve que les publics japonais et français sont très différents."

Le public évolue

Le goût du lectorat a bien évolué et celui-ci tolère plus qu'il y a quelques années des graphismes différents. "Au début des années 2000, Tomie (1987-2001) ou Spirale (1998-1999) de Junji Ito ne correspondaient pas à ce que les lecteurs recherchaient esthétiquement", indique Matthieu Pinon. "C’était la génération du Club Dorothée et ils voulaient un style graphique assez uniforme, qui respecte les codes des magazines shōnen. Maintenant Tomie et Spirale correspondent plus aux attentes et ils sont en rupture une semaine après leur sortie!" Le public français a par exemple mis une décennie pour s’acclimater au style très particulier de JoJo's Bizarre Adventure (1986-) de Hirohiko Araki, écoulé à plus d’un million d'exemplaires en France.

Certains titres disparaissent puis réapparaissent pour des raisons juridiques. "Lorsqu'on signe un contrat avec un éditeur japonais, ce contrat est valable pour une certaine durée, que l'on peut renouveler, ou non, selon notre volonté et celle de l'ayant droit", détaille Benoît Huot, éditeur chez Glénat. Delcourt/Tonkam a perdu les droits des œuvres de Junji Ito, désormais republiées chez Mangetsu, et de Hiroshi Hirata.

https://www.youtube.com/embed/6r27JsVXe3o?rel=0

Plusieurs titres de ce mangaka très attaché aux valeurs des samouraïs, dont son chef-d’œuvre L'Âme du Kyudo (1969), ont été optionnés par un autre éditeur et seront prochainement de retour en librairies après des années d’absence. Un imbrioglio juridique a aussi éloigné pendant une décennie Lone Wolf & Cub (1970-1976) de Kazuo Koike et Goseki Kojima des librairies. Panini le rééditera le 13 octobre dans une luxueuse édition grand format prévue en 12 tomes.

Tous les classiques n’ont pas cette chance. Le film Les Enfants de la mer (2019), d’après Daisuke Igarashi, a remis en lumière ce mangaka au trait envoûtant mais déroutant. Pour autant, son score décevant au box-office (67.132 entrées) n'encourage pas Sarbacane (Les Enfants de la mer) et Sakka (Sorcières) à le rééditer. "La série a bien marché. Ce n'était pas un carton, mais on a réimprimé plusieurs fois le premier tome", explique Frédéric Lavabre, éditeur chez Sarbacane. La série est désormais épuisée. "Je suis fier de l’avoir publiée, mais avec un potentiel de vente réduit, à une centaine d’exemplaires, c'est compliqué de lancer une réimpression. Si ça avait été un seul tome, ça aurait été plus simple." Les droits des Enfants de la mer ont depuis été rendus.

"Que les classiques puissent être lus"

A travers ce problème se pose surtout la question de l’accessibilité des classiques du manga, indispensables pour comprendre l’histoire de cet art dont on ne perçoit en France qu'une petite part. De nombreuses œuvres d'Osamu Tezuka, le "Dieu du manga", ont été publiées en France au début des années 2000. Elles sont aujourd’hui pour la plupart introuvables, ou vendues à prix d’or par des spéculateurs. Plusieurs titres phares (Ayako, L'Histoire des Trois Adolf) bénéficient de rééditions luxueuses, contrairement à d’autres (Le Cratère ou Blackjack, dont la publication de la réédition "deluxe" a été interrompue en France).

Certains titres ne devraient pas revenir. C’est le cas de Kamui-Den (1964-1971) de Shirato Sanpei, une des œuvres fondatrices du manga moderne qui a inspiré Katsuhiro Otomo (Akira) et Masashi Kishimoto (Naruto). Sanpei s’oppose à toute demande de réimpression. L'édition française (quatre tomes entre 2010 et 2012 chez Kana) se vend maintenant entre 50 et 300 euros pièce. Impossible aussi de (re)découvrir Cyborg 009 (1964-1981) et Le Voyage de Ryu (1970-1971), deux classiques de la SF signés Shōtarō Ishinomori. "On a estimé avoir atteint notre potentiel de ventes. On a préféré ne pas renouveler les droits", note Benoît Huot.

Course aux fonds de catalogue

L’éditeur mise sur Ashita no Joe (1968-1973), mythique manga de boxe signé Tetsuya Chiba réédité en 2019: "Ashita no Joe continue d'être demandé et de se vendre. Il a aussi une stature tutélaire de classique du manga. Pour nous, la question ne se posait absolument pas de savoir si on devait arrêter sa commercialisation." Éditeurs et lecteurs savent qu’ils ne doivent plus laisser certains titres disparaître des rayons des librairies. "L'idée, c'est de gérer un catalogue en permettant que des classiques puissent être lus", martèle Benoît Huot.

"Ces classiques méritent d'exister", insiste Mehdi Benrabah, qui a profité de la reconnaissance critique et public de Minetarō Mochizuki pour remettre en avant Dragon Head (1995-2000) un de ses titres phares longtemps introuvables. "On assiste maintenant à la course aux œuvres du patrimoine et aux fonds de catalogue!" Le retour en grâce de nombreux classiques reste conditionné à l’actualité culturelle. Grâce au succès du "furyo" ("manga de voyous") Tokyo Revengers de Ken Wakui, les droits de Racaille Blues (1988-1997) de Masanori Morita ont été acquis pour la France et ce titre mythique va faire son retour en France. Et il n’est pas le seul dans ce cas…

Article original publié sur BFMTV.com

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles