Le pétrole, une arme à double tranchant pour l'Arabie saoudite

Joseph SOTINEL
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Le PDG de la compagnie étatique Aramco Amin al-Nasser, le 8 octobre 2018 à Dhahran, en Arabie Saoudite (photo transmise par Aramco)

Londres (AFP) - Face aux critiques américaines sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, l'Arabie saoudite a menacé de déséquilibrer le marché de l'or noir quitte à faire flamber les cours.

Mais d'après plusieurs analystes, le premier exportateur mondial de pétrole prendrait des risques aussi bien économiques que géopolitiques en brandissant l'arme de l'or noir.

- Clé de voûte -

En septembre, l'Arabie saoudite a extrait 10,52 millions de barils de brut par jour, selon l'Agence internationale de l'Energie (AIE), de quoi jouer un rôle crucial dans un marché mondial qui consomme près de 100 millions de barils par jour.

D'autant plus que si l'Arabie saoudite produit actuellement un peu moins que la Russie et les Etats-Unis, contrairement à eux, le Royaume exporte l'essentiel de ses extractions.

Résultat, la famille royale saoudienne, qui contrôle le géant national Saudi Aramco, peut se permettre d'augmenter ou non son débit, pour resserrer ou apaiser le marché et faire bouger le cours du baril en fonction de ses besoins de trésorerie.

L'AIE juge ainsi que le pays pourrait produire plus de 12 millions de barils par jour en ouvrant grand ses vannes, mais l'Arabie saoudite préfère garder cette fonction de clé de voûte du marché et évite d'inonder le marché du brut.

En revanche, l'Arabie saoudite "essaye historiquement d'éviter de mélanger politique et économie, ce qui lui vaut une réputation d'acteur raisonnable en ce qui concerne le pétrole", a expliqué à l'AFP Caroline Bain, analyste matières premières chez Capital Economics.

- Echo du choc de 1973 -

Mais la chaîne à capitaux saoudiens Al-Arabiya a évoqué le risque d'un "baril à 200 dollars", au lieu de 80 aujourd'hui.

Par ailleurs, les importateurs d'or noir s'inquiétaient déjà de l'approche des sanctions américaines sur le secteur pétrolier iranien, qui s'appliqueront début novembre et ont déjà conduit à une chute des exportations iraniennes et à une montée des cours.

"Le marché du pétrole, qui se prépare à une dégringolade de la production iranienne, comptait sur l'Arabie saoudite pour compenser cette perte", a commenté Mme Bain, pour qui "si les Saoudiens arrêtent d'augmenter leur production, les prix vont grimper".

Une tension suffisante pour rappeler aux observateurs du marché le choc pétrolier de 1973, quand l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), dont l'Arabie saoudite est la figure de proue, avait refusé d'exporter ses barils vers les pays soutenant Israël.

Cette crise avait eu des effets bien réels sur l'économie mondiale, aussi bien sur la production industrielle que sur la politique monétaire, en Europe ou aux Etats-Unis.

- Prix à payer -

Mais si le marché surveille attentivement la situation, les prix n'ont pas non plus flambé lors des dernières séances.

"Les Saoudiens et les Etats-Unis ont une relation stratégique et sont interdépendants", a rappelé Mme Bain.

Si l'effet d'une baisse de la production saoudienne se ferait sentir immédiatement sur le marché mondial, l'Arabie saoudite aurait du mal à se passer de son allié américain, surtout que le Royaume cherche à attirer les investissements étrangers pour diversifier son économie.

En cas de conflit avec les Etats-Unis, "l'Arabie saoudite devrait se tourner vers la Chine et la Russie, un rééquilibrage total", avait écrit Bjarne Schieldrop, analyste chez SEB dans une note lundi.

"Il semblerait que la situation se soit légèrement calmée", a depuis affirmé à l'AFP M. Schieldrop.