Une pénurie de riz attise les tensions aux Comores : “la famine est déjà là”

© Comores-infos

Des vidéos montrent des habitants de l’île comorienne d’Anjouan tenter de s’emparer de sacs de riz à l’arrière de camions, alors qu’une importante pénurie de cette céréale frappe l’archipel africain depuis plusieurs semaines. Sur place, les habitants doivent s’adapter, et le risque d’une famine est réel assure notre Observateur.

Depuis le début du mois de juillet, les Comores connaissent une pénurie de riz, l’une des denrées alimentaires les plus consommées dans l’archipel. L’île d’Anjouan, la plus densément peuplée et la plus proche de Mayotte, a été la première affectée, avant que la situation ne touche l’ensemble du pays.

Les stocks de riz comoriens dépendent de l’Office National d’Importation et de Commercialisation du Riz (ONICOR), qui détient un monopole accordé par l’Etat sur l’importation et la commercialisation du riz dit “ordinaire”.

Une vidéo amateure, publiée le 8 septembre dernier, montre une scène d’attroupement autour d’un camion, certains individus tentant de s’emparer de sacs de riz postés sur le haut du véhicule.

Pour essayer d’endiguer la pénurie de riz dans l’archipel, l’ONICOR a annoncé à plusieurs reprises la commande de stocks d’urgence. Le cargo Falk Njema, parti de Dar es-Salam en Tanzanie, est arrivé à Anjouan dans la nuit du 6 au 7 septembre dernier, avec une première cargaison de 780 tonnes.

La situation a dégénéré dans la matinée du 7 septembre, lorsque le déchargement du cargo a débuté au port de Mutsamudu, la capitale de l’île. Un convoi transportant des sacs de riz vers des communes reculées a été bloqué par des jeunes habitants de Mirontsy, commune voisine de Mutsamudu.

Des soldats comoriens, chargés de la protection du convoi, ont alors tiré des gaz lacrymogènes pour disperser la foule.

Des tensions ont de nouveau eu lieu de manière sporadique dans la ville, toute la journée du 8 septembre.

Neuf jeunes ont été arrêtés par les forces de l’ordre durant ces deux jours de tensions.

Ailleurs sur l’île, des bousculades et des tensions ont émaillé des distributions de riz. A Ouani, commune du nord de l’île d’Anjouan, les militaires ont fait usage de gaz lacrymogène pour disperser la distribution, qui se tenait devant l’enceinte de la gendarmerie locale.

“La situation est toujours la même”

La pénurie de riz touche durement la population, qui peine à remplacer cette denrée primordiale, comme l’explique notre Observateur Mahmoud Ali, humanitaire sur l’île voisine de Moheli.

Le riz est presque irremplaçable puisque c'est la nourriture la plus demandée. Avec un kilo de riz, on peut nourrir toute une famille. Actuellement, les habitants achètent ce qui peut être préparé pour nourrir la famille, malgré la hausse de prix. Certaines familles se procurent des vermicelles, des produits agricoles pour que la famille ne meurt pas de faim.

Récemment une vedette chargée d'enfants anjouanais a débarqué à Moheli pour les déposer à la plage, et ils ont été pris par le maire de la région de M'Lédjélé, puisque leurs parents n'arrivaient plus à les nourrir.

Face à la pénurie et aux stocks qui tardent à arriver, les proches vivant hors des Comores sont mis à contribution, poursuit notre Observateur Mahmoud Ali.

A Moheli, la population se tourne vers les bateaux qui partent de Dar es-Salam [en Tanzanie, NDLR] et parfois amènent des sacs de riz. Nous avons recours à nos familles qui vivent là-bas ou à Mayotte. Ils achètent le riz et ils l'envoient par bateau, sur les trois îles.

Après le déchargement (de ces containers), nous serons tranquilles mais pas pour longtemps. Le riz reste la matière la plus consommée par les Comoriens, et la quantité commandée reste toujours insuffisante par rapport à la population des Comores, qui compte plus d’un million d’habitants. La situation est toujours la même malgré le peu de riz envoyé à Anjouan. Et les autres îles subissent la même situation qu'Anjouan.

L’ONICOR au cœur des critiques

Ces derniers mois, l’ONICOR a augmenté les prix de plus de 30 %, officiellement en raison de la guerre en Ukraine et de la hausse du prix des carburants, et a vu ses stocks se réduire. Des arguments contestés par notre Observateur sur place.

La guerre en Ukraine est un prétexte pour la flambée des prix, la société est en faillite et on nous parle de 7 à 9 milliards de francs [entre 14,5 et 18,5 millions d'euros environ] volatilisés. La situation actuelle est grave. La famine est déjà là. Même si vous avez de l'argent, vous ne trouverez guère rien à acheter. Les prix ont flambé, multiplié par trois.

John Baloz, musicien et correspondant du média Comores infos sur l’île d’Anjouan, est du même avis : “c’est une société politique, proche du régime. Ils ont profité de la guerre en Ukraine pour augmenter les prix, mais c’est leur mauvaise gestion qui est en cause”.

Selon le média comorien Al-watwan, l’ONICOR aurait perdu plus de 8 milliards de francs comoriens [environ 16,3 millions d'euros] depuis avril 2018.