Pénurie d'enseignants : la colère des étudiants admis au concours et toujours sans affectation

Alors que près de 2 000 professeurs manquent à l'appel dans le 1er degré, certaines académies ont d'abord recruté des contractuels plutôt que les 1 215 étudiants qui ont obtenu le concours d'enseignant sur liste complémentaire cette année.

Claire, 23 ans, se dit "écœurée". Admise en juin dernier au concours de recrutement de professeurs des écoles (CRPE), elle n'a toujours pas reçu, à la veille de la rentrée, d'affectation pour exercer dans une classe. Une situation qu'elle trouve plus qu'incompréhensible, alors qu'environ 2 000 professeurs manquent à l'appel dans le premier degré pour cette rentrée, poussant certaines académies à avoir recours à des "job-datings" pour recruter des contractuels.

"J'ai été outrée et surtout déçue de me dire que des contractuels pouvaient prendre ma place alors que j'ai un bac +5, que j'ai été formée en alternance pendant mon master pour devenir professeur, que donc je connais le terrain, et qu'eux, en seulement 4 jours puissent nous remplacer. Je trouve ça impossible et surtout écœurant", confie la jeune femme à BFMTV.com.

1 215 admis sur liste complémentaire

Claire, comme 1 215 étudiants professeurs cette année, a été admise sur liste complémentaire à l'édition 2022 du CRPE. Ce dispositif, mis en place par certaines académies, regroupent des étudiants admis au concours d'enseignant, mais avec des résultats ne leur permettant pas de figurer sur la liste principale, qui correspond aux besoins en professeurs fixés annuellement académie par académie. Leur rôle initial est de venir remplacer des candidats admis sur liste principale en cas de désistement.

Selon les derniers chiffres obtenus par le syndicat SNUipp-FSU et transmis à BFMTV.com, sur ce vivier de 1 215 potentiels professeurs prêt à se retrouver face à une classe, seulement 615 avaient été rappelés au 30 août, et ceci alors que l'Éducation nationale a autorisé la semaine dernière le recrutement sur liste complémentaire à l'échelle nationale. La France dispose donc encore de plusieurs centaines d'enseignants formés, prêts à être déployés sur le terrain.

Clémence, 26 ans, est 45e sur la liste complémentaire de l'académie de Rouen. Comme Claire, elle n'a toujours pas été appelée. "Les appels se sont terminés à la 34e ou 35e personne", explique-t-elle, amère après avoir constaté que certaines académies préféraient avoir recours à des contractuels pour palier au manque d'effectifs.

"Je me souviens encore du moment précis où j'ai vu l'organisation de ces job-datings. J'étais en voiture avec toute ma famille et mes fiches de révision pour les oraux, parce que le concours n'était pas encore terminé. Pendant que moi je baladais mes fiches partout où j'allais pour pouvoir devenir professeur des écoles, certains pouvaient le devenir en 30 minutes seulement", témoigne-t-elle.

Une situation qui diffère d'une académie à l'autre

En attendant un éventuel appel, Clémence vit dans l'angoisse : "un jour je me vois devant une classe et le lendemain, je me vois devant mes copies en avril pour repasser le concours. Même si j'essaie de ne pas laisser cette dure épreuve impacter ma famille, ils le ressentent et subissent mes changements d'humeur".

Lorsqu'un étudiant est admis sur liste complémentaire, il a jusqu'à l'organisation de la prochaine édition du CRPE pour être appelé par son académie. Faute de quoi il est alors obligé de repasser le concours s'il souhaite toujours devenir enseignant. "L'année dernière, il a fallu attendre le 13 janvier et une immense manifestation pour que le gouvernement accepte enfin de recruter l'ensemble des listes complémentaires, face aux problèmes de remplacement à l'époque", se souvient Guislaine David, co-secrétaire générale et porte parole du SNUipp-FSU.

La situation est cependant différente d'une académie à l'autre. À Lille ou à Nice, l'ensemble de la liste complémentaire a déjà été contacté pour la rentrée de jeudi. D'autres, comme Grenoble, n'établissent pas de liste complémentaire, estimant que leurs besoins sont déjà remplis par la liste principale. Enfin, les académies franciliennes sont incapables d'en dresser, le nombre de candidats admis au CRPE ne suffisant déjà pas à répondre aux besoins de la liste principale.

Un poste à 1h30 de route

Mais comme le montre le témoignage d'Iris*, même contactés pour exercer à la rentrée, certains étudiants admis sur liste complémentaire se trouvent contraints de refuser l'offre qui leur est faite pour raison matérielle. Âgée de 34 ans, cette mère de trois enfants admise sur liste complémentaire à l'académie de Lille s'est vue proposer un poste dans un établissement à 1h30 de route de chez elle.

"Ça faisait 3h de route par jour. Ce n'est pas possible. J'ai trois enfants, dont un de 11 mois et une fille malade qui fait des crises d'épilepsie. J'ai donc fait un recours, mais il a été refusé. On m'a juste proposé de me mettre en congé pour un an, étant donné que j'ai un enfant en bas-âge. On doit me rappeler au printemps prochain, pour une prise de poste à la rentrée 2023", nous confie-t-elle.

Iris trouve la situation d'autant plus incompréhensible que sur le site de l'académie de Lille, une offre de recrutement pour des enseignants contractuels a été publiée, indiquant que "les choix d'affectation tiendront compte des contraintes géographiques locales ainsi que des contraintes de déplacement et des contraintes familiales de l'agent". Ce qui n'a visiblement pas été le cas pour Iris, pourtant détentrice du CRPE.

L'espoir des comités techniques de rentrée

"Depuis la mise en place du CRPE, la priorité est normalement de recruter sur liste complémentaire. Or, on voit bien que ce n'est pas ce qui est fait en réalité. (...) Les contractuels coûtent moins chers, et ils n'ont pas le statut de fonctionnaire, ce qui rend plus aisé leur licenciement. Contrairement aux admis sur liste complémentaire, qui dès qu'ils sont recrutés, obtiennent le statut d'élève-fonctionnaire", commente Guislaine David.

Claire dit d'ailleurs avoir la "certitude" que les académies préfèrent d'abord avoir recours à des contractuels plutôt qu'aux personnes dans sa situation. "En ayant le concours, on a un poste à vie", explique-t-elle. Mais comme le souligne Clémence, "quand on voit que le ministre de l'Éducation parle d'un concours pour titulariser les contractuels, je ne comprends pas pourquoi plus eux que nous".

Au SNUipp-FSU, on tente néanmoins d'être optimiste concernant le sort des centaines d'étudiants admis sur liste complémentaire encore sur le carreau pour la rentrée. "Ça peut encore bouger en septembre, avec l'organisation des comités techniques de rentrée", estime Guislaine David.

*Le prénom a été modifié

Article original publié sur BFMTV.com

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