Pékin interdit ClubHouse, éphémère libération de la parole dans le monde chinois

·3 min de lecture

Ce fut une bouffée de liberté en Chine. Pendant près de deux semaines des Chinois continentaux, des Taïwanais et des Hongkongais ont pu discuter de sujets habituellement filtrés, censurés. Et cela grâce à l’application ClubHouse. La fenêtre s’est refermée ce lundi 8 février. Mais il y a eu ce « moment ClubHouse » dans le monde Chinois…

De notre correspondant à Pékin,

Un moment de courte durée qui a marqué les esprits en Chine. On n’avait pas vu ça depuis très longtemps. L'appli américaine propose des salons où l’on cause : que de l’audio - des geysers de bavardages sur tous les sujets. Une véritable Babel du mandarin, avec tous les accents du chinois. Mais aussi avec des conversations taboues en Chine comme les camps de rééducation au Xinjiang. Certains Chinois de l’ethnie han majoritaire ont écouté des Ouïghours. D’autres ont contesté leur version. On avait des Taïwanais qui jouaient les modérateurs.

On a parlé aussi de Taïwan, des manifestations à Hong Kong. Bref, les mots « miracle », « magie » sont revenus pour évoquer ce flot de paroles. Avec une précipitation à s’exprimer - « On buvait l’eau au tuyau », disait un internaute -, mais aussi à écouter. On avait surtout des milliers d’oreilles tendues. Car en dehors des filtres de la censure et des médias officiels, on l’entend peu s’exprimer ce grand pays silencieux. Un moment unique, donc, magique.

Petite élite

Bien sûr, toute la Chine n'a pas conversé. On parle d’un club élitiste. Cela fait même partie du marketing : il faut être invité pour entrer sur l’appli. Du coup, des invitations ClubHouse se sont vendues au marché noir sur les plateformes chinoises de e-commerce. Exemple sur Taobao, l'équivalent d'Ebay, où près de 200 invitations ont été monnayées jusquà 500 yuans (environ 65 euros). Surtout, il faut avoir un Iphone, et pas n'importe lequel : un modèle acheté à l’étranger permettant d’accéder aux applications étrangères. Donc de fait, on y a croisé une petite élite chinoise avec de nombreux membres de la diaspora.

Cette prise de parole comportait-elle des risques ? Les conversations ne sont pas enregistrées sur la plateforme, mais les numéros de téléphone, oui. Donc certains ont en effet pu craindre des répercussions, même à l’étranger en revenant en Chine dans la famille. Beaucoup ont ainsi davantage écouté qu’ils n'ont parlé.

Thérapie de groupe

L’appli n’est désormais plus plus accessible en Chine populaire depuis ce lundi à 19h, selon GreatFire.org, un groupe américain à but non lucratif qui surveille le filtrage internet en Chine. Ce n'est pas une surprise : dès que la fenêtre devient trop large, les censeurs coupent le robinet. Ce qui a suscité une certaine frustration.

En soulevant le couvercle, on a vu que les Chinois avaient besoin de s’exprimer. C’était un peu le confessionnal, une thérapie de groupe, ClubHouse. Aujourd'hui, le couvercle de la cocotte est refermé. Certains ont proposé des déclinaisons chinoises de l’appli, mais évidemment en se pliant aux règles de la censure, la grande muraille informatique chinoise.

À lire aussi : Technologies du numérique: les enjeux géopolitiques